LE SYNCRETISME DES SECTES



                      



A l’heure des élections européennes, lundi 7 juin 1999, le mot " secte " est deux fois cité au journal télévisé. Premièrement, l’Union de la Loi Naturelle se propose de faire prier quelques milliers de yogi pour le bien-être de la France, comme elle l’avait fait, il y a quelques années, pour les présidentielles. En même temps, la commission interministérielle de lutte contre les sectes avertit (avant publication) de la dangerosité croissante des sectes, sur un point jusqu’ici négligé : les enfants. En 1996, vingt-huit sectes s’intéressaient aux enfants ; aujourd’hui, le nombre a explosé. On compte 500 mineurs répartis dans 19 sectes, 40 000 enfants influencés par leurs parents et 6000 jeunes gens plus ou moins affiliés. Comme les autres scandales qui se révèlent toujours plus importants après coup, et je n’ai pas référence au nuage de Tchernobyl ou au poulet contaminé, les sectes continuent leur avancée, par des filières de plus en plus détournés et des méthodes de plus en plus efficaces. Hors, il ne s’agit pas seulement d’argent, ou de manipulation politique, mais aussi de l’intégrité physique des individus : des adultes qui se suicident, ou des enfants victimes de flirty fishing, d’attentats sexuels qui rappellent la plus mauvaise actualité de la Belgique. La prévention toute simple qui consiste à dire " ayez peur des sectes " ne suffit plus : les sectes ne se présentent pas sous ce nom, et elles ne se présentent pas toujours sous l’aspect d’une religion.

A ce moment de la discussion, un avertissement est nécessaire : nous n’entendons pas le mot " secte " au sens strict du terme – et maintenant ancien – de " minorités religieuses " (à leurs débuts) ou de " religions réformées " (comme le calvinisme ou le protestantisme). Souvent, ces courants religieux ne deviennent des sectes que par accident : elles voulaient se rattacher à l’ancienne, l’améliorer ; l’ancienne n’a pas voulu, ou n’a pas pu. Parfois avec raison, car ces nouvelles religions nouvelles peuvent agir comme les sectes que nous allons étudier, le doute provenant du fait que ces " fausses " religions veulent se faire passer pour " vraies ". C’est justement là le problème : réussir à distinguer une secte d’une religion, et vice versa. Dans Les Religions de l’Humanité (Criterion), Michel Malherbe tente d’ailleurs de replacer le problème dans son contexte :

" Ce qui est souvent oublié, c’est l’incroyable quantité d’hommes – beaucoup moins de femmes – qui se sont crus ou se sont déclarés visités par Dieu ou chargés par Lui d’une mission spéciale pour éclairer les autres hommes.

" Il n’y a véritablement aucun moyen de vérifier quoi que ce soit dans ce domaine, ni la véracité de telles affirmations, ni la simple bonne foi du prophète en question.

" Rien n’est plus agaçant pour les croyants d’une religion que de voir fleurir ainsi une multitude de concurrents qui sont qualifiés de " faux prophètes ". Il est normal qu’un croyant croie à sa vérité et cela entraîne malheureusement souvent qu’il rejette furieusement la vérité des autres, même s’il prône par ailleurs l’amour de son prochain.

" Toujours est-il qu’il y ait en fait une certaine complicité des grandes religions et des pouvoirs pour marginaliser ce qu’on appelle les sectes. Seul le succès légitimise une nouvelle croyance en vertu du principe évangélique selon lequel on reconnaît un bon arbre à ses fruits.

" Il est cependant sain de se rappeler qu’à ses débuts le christianisme était une secte pour les Juifs et l’Islam une secte pour les Arabes de la Mecque.

" (…) Il n’empêche que l’homme est capable de suivre n’importe quoi et l’histoire regorge de gens que le sens commun juge être des fous ou des charlatans mais qui ont eu cependant leurs sectateurs.

" Naturellement, toujours parce que cela fait partie de la nature humaine, le mépris dont les bien-pensants de tous bords accablent ceux qui pensent autrement conduit à des durcissements de positions, à des fanatismes, à des sectarismes aussi bien chez les persécuteurs que chez les persécutés. " Persécuter " provient d’ailleurs, étymologiquement, de la même racine " sequi " qui a donné aussi bien " suivre " que " secte ". Peut-on en déduire que celui qui suit une secte est persécuté ? On constate en tout cas qu’il est fort difficile d’aborder la question des différences entre sectes et religions en s’efforçant de rester objectif.

" On ne peut pas refuser sérieusement la qualité de religion à une spiritualité qui cherche de relier l’homme à Dieu , même si elle paraît fondée sur une doctrine humainement incompréhensible. De tels critères reviendraient à refuser le surnaturel et à rejeter le Christianisme ou l’Islam par exemple. En fait, cela reviendrait à ne pas admettre qu’il puisse exister des religions sérieuses. Cette position, qui est celle de beaucoup d’athées, élimine la spiritualité de la vie de l’homme : c’est une amputation insupportable pour les croyants qui constituent la majorité de la population de la terre.

" (…) Pourtant, admettre sans réticences toutes les sectes par respect pour leur éventuel contenu spirituel, conduit à faire la place belle à des manipulations de conscience sans scrupules qui décervellent des naïfs à leur profit ou à des fous qui propagent leurs phantasmes.

" On ne peut pas plus mettre en doute la bonne foi de membres de sectes qui se dévouent à leur cause qu’on ne peut nier qu’il y a dans les religions les plus sérieuses, comme ailleurs, de dangereux agités ou des habitués de la divagation. ".
 
 

 

Partant de là, il semblerait utile de définir ou de redéfinir le terme de " secte " : doit-il, ou ne doit-il pas être péjoratif ? S’il doit l’être, pourquoi le terme de " religion " ne le serait-il pas ? Et s’il le devenait, ne faudrait-il pas rappeler que ce sont les croyants qui constituent la majorité de la population de le terre ? Existe-t-il un terme plus adéquat de distinction que le mot " secte ", ou même que le mot " religion " ? Ou bien ne voudrait-il mieux pas donner priorité à la définition courante - péjorative - ? Mais n’y a-t-il pas alors un risque de dérive, une part de préjugé, ou du moins de présupposé, conjointe à l’utilisation même qu’on en fait ? Chacune de ces possibilités sont a priori défendables, et elles sont effectivement chacune défendues. Nous aurons donc la tâche d’en débattre.

Nous verrons ensemble ce que sont les sectes quand on ne les connaît pas, puis nous essayerons d’approcher leur diversité ; enfin, nous essayerons de déterminer si une nouvelle définition ne permettrait pas à la fois d’admettre la naissance de courants religieux minoritaires et de condamner ceux qui visent à l’exploitation humaine. Une autre préoccupation, parallèle, nous poussera à définir leur fonctionnement, le pourquoi de leur succès : est-il dû à l’habileté des escrocs, à la faiblesse des victimes, ou à un besoin socioculturel ? Celui de la spiritualité ou celui d’une communauté d’appartenance ? Ou est-ce un peu de tout ça ? Ou est-ce encore différent selon les cas ? Les réponses, par respect envers les victimes des sectes, ne peuvent pas être simples…

Une complexité qui s’inscrit dans la modernité
 
 

Aujourd’hui, les travailleurs sociaux sont confrontées à des phénomènes de plus en plus complexes. Ils se spécialisent pour mieux affronter la diversité du monde moderne. Quand ils perdent une vue d’ensemble, on leur conseille la lecture d’études synthétiques – on ne dira pas syncrétiques. C’est le cas, par exemple, de certains professeurs des écoles d’infirmières qui font la citation du rapport parlementaire sur Les sectes en France (Editions Patrick Banon, Opinions publiques, 1996) :

" 88 membres de la secte des Davidsoniens morts par suicide ou à l’issue d’affrontements avec la police à Waco au Texas le 19 avril 1993, 53 membres de la secte du Temple Solaire morts, suicidés ou assassinés en Suisse et au Canada le 4 octobre 1994 ; 11 morts et 5 000 blessés dans l’attentat au gaz perpétré dans le métro de Tokyo par la secte Aoum le 5 mars 1995. Voilà, sur moins de trois ans, le bilan des agissements criminels les plus graves dont se soient rendues coupables certaines sectes, sans oublier le suicide collectif des 923 membres du Temple du Peuple au Guyana en 1978.

" (…) Samedi 23 décembre 1995 : dans une forêt du Massif du Vercors, les gendarmes découvrent seize cadavres calcinés. Les corps sont disposés en étoile. Parmi eux, deux enfants. Non loin de là, on retrouve quatre voitures. Leurs propriétaires appartenaient à l’Ordre du Temple Solaire, une secte qui s’était déjà tristement illustrée par un premier massacre dix huit mois auparavant. Une nouvelle fois, chacun prend conscience, avec un mélange d’étonnement et d’effroi, des extrémités vers lesquelles peuvent conduire de telles organisations. (…).

" (…) Pour ma part, c’est l’attentat au gaz perpétué dans le métro de Tokyo, qui avait constitué le déclic. Pourquoi la France serait-elle à l’abri de cette nouvelle forme de terrorisme ? La Secte Aoum ne pouvait-elle pas avoir des ramifications dans notre pays, dans la région lyonnaise par exemple, comme un journaliste de la chaîne de télévision japonaise N.H.K. me l’avait affirmé ? ".
 
 

 

Ceci est un extrait de la préface d’Alain Gest, président de la Commission d’Enquête. Il montre que ce problème est contemporain, urgent et étendu, mais il faut signaler aussi que les sectes, souvent, sont syncrétiques : elles se créent vite, prennent leurs dogmes à droite, à gauche et pratiquent la " symbiose ", paradoxale, du plus grand matérialisme, l’argent, et de la plus grande spiritualité, la religion. Les questions sont : quelles sont-elles ? Comment le font-elles ? Quelles sont les victimes ? S’il n’est pas besoin de demander pourquoi elles le font, il serait cependant utile de se demander, à l’encontre des études officielles, pourquoi les gens s’y intéressent, pourquoi ils y croient, pourquoi ils y restent ? Pourquoi, surtout, il ne s’aperçoivent pas que leur prétendu enrichissement spirituel se fait au détriment de toute leurs richesses sociales : leur argent, mais aussi leur famille, leurs amis, leur liberté, leur personnalité… ? Autant de questions qui sont chacune des accusations. Autant d’accusations qui cherchent à devenir pénales, mais qui s’opposent, en même temps, au fondement même de la laïcité : la séparation de l’Etat et de l’Eglise. L’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dit en effet : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public institué par la loi. Nous aboutissons donc, à ce que l’on nomme le paradoxe de la liberté  : jusqu’où la liberté de choix ? Peut-on faire le choix de n’être plus libre ? Car c’est manifestement le choix que font les membres d’une secte…
 
 
 
 

Membre de tout, sauf d’une " secte "
 
 

Mais une question n’a pas encore été posée : qu’est-ce qu’un membre d’une secte ? Est-ce vivre en communauté, est-ce assister à des conférences, est-ce être un sympathisant de leurs idées ? Est-ce simplement l’acte qui est de payer ? Est-ce encore plus simplement encore le fait de croire ? C’est justement sur cette imprécision que vont jouer les moins voyantes des sectes. C’est aussi pourquoi la compréhension doit précéder le jugement, et à plus forte raison encore, l’action judiciaire. Le rapport Gest est à ce propos plus éclairé le précédent rapport Vivien de 1983 ; citons-le encore :

" Les images que l’on représente sur l’activité des sectes présentent parfois un caractère tellement farfelu que chacun est tenté de se dire : " comment peut-on se laisser piéger ? ". Et pourtant, tout le monde peut, un jour, être concerné. Notre société " hyper-individualiste " a perdu bon nombre de ses repères, les familles se font et se défont dans la quasi indifférence. L’attractivité des religions reconnues diminue si l’on en juge par l’assistance dans les lieux de culte et par la déficit des vocations. Jusqu’aux doctrines politiques, qui se fondent désormais dans la recherche d’un perpétuel consensus moi, qui rend d’ailleurs souvent les débats bien fades. Aussi, lorsqu’une personne rencontre des difficultés d’ordre personnel ou professionnel, elle ne trouve pas toujours la réponse qu’elle attend dans les structures de notre organisation sociale. Il suffit alors d’une rencontre fortuite (ou judicieusement préparée) avec un représentant de secte pour que l’engrenage fatal commence.

" (…) Comment peut-on se croire en danger en adhérant à une association qui dispensent des cours de yoga, une autre à but humanitaire, ou écologiste, ou bien encore, visant à favoriser la réinsertion par l’alphabétisation ? Le développement des sectes se fait effectivement maintenant par le truchement de sociétés très diverses, parfois même des sociétés commerciales. Ainsi, au lendemain de la présentation de notre rapport, la presse faisait état de la découverte faite par des salariés d’EDF. Quelques dizaines de cadres de direction ont suivi, au moins de 1993 à 1995, des stages de développement personnel animés par les entreprises PV Conseil et Otium, sur la base d’une méthode dite Avatar. La principale association de défense des victimes de sectes, l’ADFI, a précisé que cette méthode entend " produire l’illumination individuelle ". Elle a été créée par un responsable de l’Eglise de Scientologie Américaine. La direction d’EDF a constaté que l’enseignement dispensé proposait " des rituels faisant penser à des fonctionnements de type organisation mystico-religieuse ". Il n’en demeure pas moins, que durant plusieurs années, ces " filiales " percevaient 12 000 F par formateur et par jour. De quoi alimenter les caisses de la maison mère !

" Dans un autre domaine, l’exemple de la Fédération des Femmes pour la Paix dans le Monde apparaît significatif. Qui pourrait, en effet, regretter l’existence d’une telle association dont l’objet semble, oh combien généreux ? Sûrement pas Mme Gorbatchev, qui figure dans son comité d’honneur. Pas davantage George Bush, l’ancien président des Etats-Unis, qui participait récemment à une croisière organisée par la F.F.P.M., fort lucrative pour lui, qui devait y faire une conférence, contribution négligeable pour une filiale de… la secte Moon qui trouvait là le moyen de conforter son image !

" La mécanique bien huilée des organisations sectaires utilise, évidemment, toutes les " ficelles " pour attirer vers elles. Pour intéresser les parents, rien de tel que de s’occuper des enfants. Pas étonnant donc qu’existent des sectes spécialisées dans le soutien scolaire ou l’éveil vers les cultures. Dans ce dernier cas, l’apprentissage de l’art sous toutes ses formes commence par des heures d’initiation, dispensées sur place. Puis, pour parfaire la découverte, les enfants sont invités à faire des excursions. Celles-ci se transforment bientôt en séjours de plusieurs jours, durant lesquels tout peut arriver, de la déstabilisation mentale aux sévices sexuels. Car s’il est vrai que l’appât du gain constitue la motivation première de bon nombre de sectes, les déviances sexuelles, notamment des gourous ou autres leaders charismatiques, constituent un danger fréquent. ".
 
 

 

Cela ne devrait pas étonner (même si cela doit choquer) : il s’agit d’une conséquence logique à toute recherche de domination. Les gourous, prêtres, chamans, professeurs, spécialistes ou autres chefs de se sectes dominent par la parole (ils semblent toujours sympathiques), dominent par leur savoir (relation de maître à élève), dominent par leur argent (le principe des vases communiquants) et dominent par le sexe (les viols et les " concubines ") : il n’existe pas d’égalité dans les sectes, il n’existe qu’une longue et complexe hiérarchie. Par principe, les individus doivent évoluer. Cela signifie donc qu’il existe des individus plus évoluer qu’eux. En partant du second principe que le critère absolu d’évolution et le critère subjectif de la spiritualité, certains individus, les " chefs " dont nous avons parlé, s’auto-proclament, sous l’approbation générale, supérieurement évolués dans ce domaine qui domine tous les autres. Puisqu’il les domine tous, alors ces " surhommes " dominent en tout : il peut à loisir exercer son pouvoir sur les opinions, les actions et même le corps des adeptes – ou futurs adeptes. Et puisque ce domaine est le seul critère valable, tous les autres domaines lui sont subordonnés : c’est pourquoi la victime donne de l’argent (domaine inférieur) au maître es spiritualité (domaine supérieur) dans le but d’obtenir la paix de l’esprit, de trouver l’âme sœur, d’avoir du succès dans les affaires, etc. (domaines inférieurs). Dans cette optique, les abus sexuels passent parfois pour des " dons du corps ", des " sacrifices du Moi ", ou s’inscrivent dans des recherches d’illumination (avec le maître spirituel), si bien que la personne violée ne s’en rend pas compte et ne pense pas à porter plainte. Que dirait-elle, de toute façon : c’était volontaire, non ? Nombreuses sont les jeunes filles qui se font manipulées par des hommes sympathiques ou beau parleurs, mais lorsque l’abus est répété, systématique et qu’il prend l’allure d’un véritable harem comme ça arrive dans certaines sectes, la loi ne devrait-elle pas intervenir ? Mais nous en revenons toujours à l’esprit des lois : une poursuite de ne peut être entamée que s’il y a plainte de la personne concernée, sans quoi toutes les commérages sont permis, toutes les dénonciations. C’est aussi l’impunité pénale qui incite ces individus à exercer leur exploitation de la personne jusqu’au niveau sexuel. Mais, pour être juste, rappelons que ce n’est évidemment par la raison principale qui est l’instinct, ou plus précisément la névrose, ou, quand il s’agit de ces gourous, la psychose. Pour rentrer plus précisément dans le mécanisme de dépendance qui est la conséquence de la domination, il faudrait ainsi étudier la manière dont le psychotique arrive à faire partager sa psychose à des personnes saines, non pas une psychose identique, mais une psychose complémentaire. Mais ce thème est celui de la " normalité " et de son rapport – répulsion ou attirance - envers " l’anormalité ", ce qui dépasserait de loin la portée de notre propos.

"  Et pour ceux qui sont tentés de croire que ça n’arrive qu’aux autres, il me semble utile de préciser que ces " autres " ne se recrutent pas parmi les marginaux ou les personnes au quotient intellectuel réduit. La Commission d’Enquête au pu constater au contraire, que les adeptes des sectes émanaient principalement des professions scientifiques, médicales, plus généralement de catégories socioprofessionnelles disposant d’un bon niveau de formation. Voilà qui ne peut que ravir les inspirateurs des sectes qui prospèrent en accueillant des hommes et des femmes à haut pouvoir d’achat. J’ai en mémoire ce médecin, " rescapé " d’une secte internationale, à qui il avait consacré 800 000 F à travers des livres, de supports audiovisuels, des formations et des séminaires. Il rembourse aujourd’hui patiemment ses emprunts. ".

 

En réalité, il se rencontre de tout , même si les cibles préférées des sectes sont jeunes et riches : on trouve aussi des marginaux, des personnes au quotient intellectuel réduit ; on trouve des chômeurs, des étudiants, des individus au faible revenu ; on trouve des membres d’autres sectes ou des anciens membres de sectes, qui croyaient en être sortis. Cette diversité des membres a-t-elle contribuée à la diversité des sectes, ou la multiplicité des sectes a-t-elle permis à celles-ci de s’étendre à l’ensemble des catégories socioprofessionnelles ? Les deux possibilités ne sont pas contradictoires.

Nous aurons besoin pour répondre à ces questions et à bien d’autres encore, de définir " l’ennemi ", d’envisager plusieurs angles du " problème " et ainsi de délimiter notre sujet d’étude – nécessairement vaste. Cela passe par un aperçu des concepts, des notions et des préjugés qui sont liés au mot " secte ". On s’apercevra que son imprécision et que sa diversité de sens est, paradoxalement, le reflet exact du phénomène sectaire : c’est par ce manque de clarté sur le sujet qu’elles peuvent justement opérer dans l’ombre (de la loi). Nous venons justement y remédier.
 

 

L’imprécision et la diversité des définitions
 
 

Le rapport parlementaire sur Les Sectes en France (Editions Patrick Banon, Opinions publiques, 1996) est à ce sujet très méthodique : transformer une définition confuse en une liste de définition. Descartes ne concevait pas autrement la recherche d’une solution : diviser un problème compliqué en plusieurs problèmes plus simples. On se permettra de douter de ladite solution qui devait en découler, mais on aura au moins compris, en détails, l’origine de cette confusion…

" A) L’approche étymologique

" Une étude étymologique montre que le terme " secte " est apparu aux alentours des XIII-XIVème siècles et qu’il peut être rattaché à deux racines latines : l’une le rattachant au verbe suivre, l’autre au verbe couper.

" Cette hésitation sur l’origine sémantique imprègne, aujourd’hui encore, l’ensemble des dictionnaires.

" Significative est la définition fournie par le dictionnaire Littré, pour qui la secte est l’ensemble des personnes qui font profession d’une même doctrine ou qui suivent une opinion accusée d’hérésie et d’erreur ".

" Le dictionnaire Robert distingue, quant à lui, entre les personnes qui ont la même doctrine au sein d’une religion et celles qui professent une même doctrine.

" Dans tous les cas, les deux origines supposées de la notion induisent, simultanément ou alternativement, les deux idées de croyance commune et/ou de rupture par rapport à une croyance antérieure. C’est sur ce concept de rupture qu’insiste le Dictionnaire des religions (PUF, 1984) qui définit la secte comme Au sens originel, un groupe de contestation de la doctrine et des structures de l’Eglise, entraînant le plus souvent une dissidence. Pour un sens plus étendu, tout mouvement religieux minoritaire. ".
 
 

 

Cette hésitation est reproduite au niveau de la ressemblance et/ou de la dissemblance de la secte avec la religion. Or, c’est justement sur ce plan que se base la sociologie.

" B) L’approche sociologique

" La sociologie fournit, quant à elle, une définition de la secte par opposition à celle d’Eglise. C’est ainsi que Max Weber a procédé pour préciser ces deux notions l’une par rapport à l’autre : pour lui, l’Eglise est une institution de salut qui privilégie l’extension de son influence, alors que la secte est un groupe contractuel qui met l’accent sur l’intensité de la vie et de ses membres.

" Ernst Troeltsh a poursuivi l’œuvre de Weber et souligné que l’Eglise est prête, pour étendre son audience, à s’adapter à la société, à passer des compromis avec les Etats. La secte, au contraire, se situe en retrait par rapport à la société globale et tend à refuser tout lien avec elle, et même tout dialogue. Elle a une attitude identique à l’égard des autres religions, de sorte qu’en ce sens l’œcuménisme pourrait servir de critère pour distinguer Eglise et secte. ".
 
 

 

L’approche sociologique manifeste une conception ancienne, qui n’est plus d’actualité mais qui montre que le " problème secte " est, lui, un phénomène d’actualité. La seule idée intéressant à retenir serait que l’œcuménisme pourrait servir de critère pour distinguer Eglise et secte. Mais il faudrait ajouter à celle-ci la condition de ne pas considérer une dite religion comme toujours une religion au temps présent parce que dans un temps passé elle s’est comportée comme une religion et non comme une secte, et inversement, ne pas considérer une dite secte comme toujours une secte au temps présent parce que dans un temps passé elle s’est comportée comme une secte et non comme une religion. Ainsi, l’Eglise catholique ne peut pas être considérée comme l’Eglise des Croisades ou comme l’Eglise de l’Inquisition, de même que la France républicaine ne peut pas être considérée comme la France napoléonienne ou comme la France gauloise, de même que le communisme de la Russie actuelle ne peut être considéré comme le communisme sous Staline ou comme le communisme imaginé par Marx. Il y a parfois eu des comportements sectaires, parfois eu des comportements religieux, mais ce qui est important à l’heure d’aujourd’hui, c’est d’écouter à quelle époque se réfèrent et s’identifient par exemple les religions actuelles : s’il s’agit d’une époque où elle se comportait en secte, alors il est en droit de s’interroger sur son comportement actuel. Même remarque pour les références et l’identité historique de la France. Même remarque pour les références et l’identité idéologique du communisme. Ce ne sont évidemment que des exemples ; on pourrait en citer bien d’autres.

" C) L’approche fondée sur la dangerosité des sectes

" Le terme " sectaire ", apparu, lui, au cours des guerres de religion, est emprunt d’une forte connotation péjorative. Il est appliqué au membre d’une secte caractérisé par son intolérance, son adhésion aveugle, son étroitesse d’esprit. La langage moderne a été fortement marqué par cette connotation péjorative : de nos jours, le terme " secte " fait référence à des mouvements religieux ou pseudo-religieux d’apparition récente, minoritaires, sécessionnistes ou non.

" Le débat sur les " sectes dangereuses " ou les " dérives sectaires " a encore accentué l’aspect péjoratif du concept.

" Plusieurs personnalités entendues par la Commission ont développé devant elles des approches de la définition des sectes fondées sur la dangerosité des mouvements. L’une d’entre elles a formalisé ainsi le résultat de cette démarche, en donnant comme définition des sectes :

" Groupes visant par des manœuvres de déstabilisation psychologique, à obtenir de leurs adeptes, une allégeance inconditionnelle, une diminution de l’esprit critique, une rupture avec les références communément admises (éthiques, scientifiques, civiques, éducatives), et entraînant des dangers pour les libertés individuelles, la santé, l’éducation, les institutions démocratiques.

" Ces groupes utilisent des masques philosophiques, religieux ou thérapeutiques, pour dissimuler des objectifs de pouvoir, d’emprise et d’exploitation des adeptes. ".

" Dans une telle optique, l’accent est mis en outre sur le caractère insidieux de la dérive sectaire, car il est difficile de tracer une frontière entre le fonctionnement " légitime " et la zone dangereuse, c’est-à-dire entre :
 
 

" On mesure à quel point il est, dans ces conditions, difficile de raisonner de manière objective, de se situer entre la banalisation et la diabolisation, entre la cécité et la tolérance abusive d’une part, la suspicion généralisée, d’autre part : c’est pourtant cette voie qu’a choisi la Commission. ".

 

C’est aussi notre pari, à cette différence près : nous nous attacherons moins à l’aspect légal de la secte qu’à son fonctionnement et à sa signification socioculturelle. Nous nous inscrivons en effet dans un courant de la psychosociologie qui veut qu’un événement ne naisse jamais seul : il existe des causes sociologiques à l’émergence d’un mouvement (service supplémentaire, trou juridique, conséquence économique, réaction d’un groupe socioprofessionnel, initiative politique, révolte ou révolution…), des raisons à son succès (mode, au bon moment au bon endroit, faveurs médiatiques, leader charismatique, performance, rentabilité, exploitation, aides, spéculation…), des particularités psychologiques chez ses partisans (manque, besoin, désir, fragilité, babyboom, conflit de générations, revendications ethniques…). La société est alors considérée comme un écosystème, un environnement vivant, non pas dépendante mais interdépendance, où chaque individu, où chaque organisation, chaque organisme enfin, s’influence réciproquement. On ne peut pas toucher à l’une des manifestations du social sans influencer l’ensemble du système : c’est la loi des dominos, la loi du chaos appliqué à une société, déjà une mini-mondialisation. La diversité du système permet seule de ne pas s’apercevoir de sa complexité : de par la loi de cause à effet, chaque action, chaque non-action même, participe de la vitesse de changement de notre société. Certains phénomènes ont évidemment moins d’ampleur que d’autres, mais ils ont tous dépôt quelque part, ne serait-ce que dans la mémoire, dans l’inconscient d’un individu. Ce constat est celui d’une impossibilité de connaître le dénouement d’un phénomène social, ses extensions proches et lointaines, ses conséquences sur les autres phénomènes, sur les individus. Mais ce constat ne doit pas empêcher d’agir : nous ne connaissons pas notre avenir, ni les conséquences qu’auront eu nos paroles sur les actions d’autrui, et pourtant nous continuons à vivre, sans se poser de questions. Il suffit juste d’en prendre conscience.

Ainsi, il est évident que de perpétuer une conception péjorative du mot " secte " finira par engendrer une nouvelle acceptation du mot, par opposition à une acceptation ancienne et devenue caduque. Ce mot change en même temps que d’autres mots s’utilisent (mots savants, mots techniques, mots du show-business, mots de la mode, mots de l’argot…) et que d’autres s’oublient (et même des expressions, même des proverbes). Nous assistons ainsi à la modification même de notre langue. Nous y participons, même. Il en est de même de la culture comme phénomène social. Il est ainsi des institutions et des associations. Il est donc ainsi des religions et des sectes. Qu’y a-t-il là d’étonnant ?

Le faible portée de ce mémoire, je ne l’oublie pas, ne risque pas de bouleverser la langue, la culture, le monde, l’univers… Mais au moins peut-on le considérer comme une manifestation d’une pensée ethnologique, d’une pensée universitaire, d’une pensée de la jeunesse, et d’une pensée issue et composée de tous les autres groupes, plus ou moins conséquents, auxquels j’appartiens. On n’oubliera pas non plus de considérer cet ensemble de paramètres comme étant uniques, propres à l’individu que je suis, et pourtant ne me définissant ni individuellement ni par leur ensemble : ma pensée est unique, ma façon de l’exprimer est unique, mon vécu est unique, il ne sera jamais plus vécu par quelqu’un d’autre, la minute que je vis, au moment où je lis, et vous lecteur, la lisez, est elle aussi unique, et dans le passé, et dans le futur. Pourtant, cette minute contient toutes les minutes du monde, ayant existé ou existant un jour, étant donné qu’elle n’est qu’un récipient, condamné à se remplir d’événements, étant donné aussi que le temps où elle s’inscrit est toujours le temps présent. Cela signifie que ma pensée est une pensée parmi d’autres et qu’elle sera toujours pensée après que je l’ai pensé : l’utilisation que j’en fais de la détruit pas, elle la vide seulement de son contenu pour le remplacer par un autre. Ainsi, après avoir tapé ces mots, je tape d’autres mots, mais je continue de taper. Celui qui parle manifeste sa capacité de parler en même temps que sa parole, certes, mais cette capacité, qui ne peut exister – dans l’absolu - que si elle est utilisée, dans l’absolu, est pourtant potentiellement plus importante que les propos mêmes qui peuvent émerger d’elle, puisqu’on sera tous d’accord : la phrase qui vous lisez aurait pu être exprimée autrement, avec d’autres mots, sur un autre ton peut-être, et donc, notre capacité commune à la parole – écrite ou parlée – est plus importante que n’importe laquelle des phrases qu’elle peut manifester. Personne ne troquerait, je crois, sa capacité de parler contre une phrase, quelque soit sa beauté, son intelligence ou sa longueur. Transposé au phénomène culturel, ce phénomène " linguistique " incite à penser que l’évolution possible de la culture, ne serait-ce que par sa transmission, sa reformulation d’une génération à l’autre, sa nouvelle compréhension, est plus importante que n’importe quelle culture prise à un endroit, à un instant donnée. Ce serait comme vouloir troquer sa vie (entière), et les surprises qu’elle recèle encore, contre un instant quelconque de son passé. Il existe évidemment des moments plus doux, des cultures plus heureuses, mais la vie, comme la culture, est mouvement : vouloir la fixer, c’est vouloir la tuer.

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais si j’ai pu faire comprendre la double notion philosophique d’interdépendance et de " condition dynamique ", je serais heureux d’aboutir, en votre compagnie, à l’idée d’une culture chaotique, totalement déséquilibrée en apparence, puisque sujette à toutes sortes d’influences, mais en cela même remarquable parce que dans sa globalité, géographique ou temporelle, la vue d’ensemble est beaucoup plus harmonieuse que la réalité vécu : il est donc impossible de prévoir à court terme. Or, par nécessité vitale, nous vivons dans le court terme. Cependant, des savants, comme feu Isaac Asimov, ont considéré le long terme, et il en est ressorti une théorie, la psychohistoire. Celle-ci voudrait, mais ce n’est qu’une théorie, que l’on puisse mathématiquement prévoir le mouvement global d’un système, plus ce système est vaste, plus l’époque observée est lointaine, à condition, évidemment, d’avoir un maximum de paramètres – ou de connaître, au minimum, ses inconnues. Et ce, parce que le nombre de possibilités, pour chaque élément donné, est limité : la réalité n’est donc ni un chaos, ni une synthèse, mais une symbiose dont l’évolution peut suivre x possibilités mais ne peut pas suivre une infinité de possibilités. Cet x a la capacité de se multiplier par lui-même, au fur et à mesure que la société va s’accroître – si elle s’accroît – , mais la complexité mathématique du problème n’enlèvera rien au fait que les possibilités sont limitées, et donc que le système reviendra à certaines de ses combinaisons initiales après un certain nombre de cycles, de détours et de formes plus larges qu’il aura prises. On résume cette théorie à ceci : on ne peut pas prévoir ce qu’un individu va faire demain, mais on peut prévoir ce que mille hommes feront dans mille ans. Le tout, évidemment, est de ne pas se limiter aux formes. Cela plonge nécessairement les prévisions dans un certain flou, pour ne pas dire un flou certain. C’est pour cela que cette théorie n’est qu’une théorie.

Si vous me suivez toujours, et si l’on prend en compte cette théorie, alors nous aboutirons à la conclusion qu’il n’est pas fondamental d’être un individu responsable des conséquences de ses actes, de ses dires et de ses pensées. Les conséquences pouvant s’étendre à l’infini, devenir imprévisibles, sa responsabilité serait infinie donc imprévisible à déterminer, elle aussi. Or, l’être humain n’a rien d’infini (sinon il ne serait pas juste humain), il est au contraire prévisible, à condition de le considérer uniquement que pour ce qu’il est : une manifestation du réel conditionné par le social et par la psychologique. Un criminel est donc responsable de son acte, de sa conséquence immédiate, mais pas plus des conséquences lointaines que des causes originelles : le fait d’être né à tel endroit, à telle époque, avec tels parents. Puisque nos x possibilités intellectuelles, physiques et affectives ne nous permettent pas d’englober l’ensemble de la réalité socioculturelle, il faut admettre que c’est donc cette dernière qui nous conditionne pour la majeure partie de nos comportements intellectuels (nos opinions), physiques (nos actions) et affectives (nos goûts). C’est la question de la liberté déjà posée : le libre-arbitre n’est peut-être pas là où on le manifeste.

Attention cependant, je ne prétends pas conclure - ou pire, inviter - à la disparition de cette notion primordiale, voire incontournable, de la responsabilité sociale, mais je tends à effacer son aspect psychologique, particulièrement pervers : la culpabilité. La psychanalyse a déjà beaucoup traité ce sujet, mais elle a abouti à la conclusion qu’elle était nécessaire à la constitution de la personnalité (la culpabilité, pas la psychanalyse). Ce qui est beaucoup présumer du rôle positif de la culture sur l’homme. Dans l’idée, ce n’est pas la culture qui rend libre – ou conscient - l’homme : la culture n’est que le moyen de sa manifestation, c’est-à-dire tout. Notre mémoire est certes fondée par notre vécu, par notre environnement, donc pas notre culture, et cette mémoire influence notre personnalité, par le biais de l’inconscient, mais il existe une limite au social. Deux enfants, deux jumeaux, qui ont vécu le même moment, au même moment, ne l’auront finalement pas vécu de la même manière, et ils transcriront l’événement différent, via leur personnalité. Deux individus ne peuvent pas avoir exactement la même personnalité, de même que deux objets ne peuvent pas être exactement semblables : c’est une loi de la physique. Ainsi, il existe une part de la psychologie qui est indépendante de la culture. Cette personnalité ou cette psychologie de base contient l’ensemble des possibles : il s’agit de notre x culturel appliqué à " l’esprit ". Il pourra se démultiplier grâce aux événements, prendre une infinité de formes, chaque forme dépendant du contexte nouveau, mais finalement, la pensée humaine reste une pensée humaine, avec ses x visions du monde, ses x façons de résoudre un problème, ses x manières d’appliquer sa solution, ses x grammaires (voir la théorie de la grammaire mentale du linguiste Chomsky)… Or c’est justement parce qu’il existe un fond commun derrière ces formes que notre fond commun permet de reconnaître dans tous les autres êtres humains des êtres humains à part entière ; c’est celui-là aussi qui nous permet de communiquer avec lui, d’apprendre son langage, de lui apprendre le nôtre et de construire quelque chose ensemble. Tous les problèmes sont justement venus qu’on ne considérait que la forme, l’aspect ou l’apparence.

Si l’on accepte cette troisième théorie, légèrement plus confirmée que la précédente, on doit aussi admettre deux de ces conséquences. Premièrement, l’être humain est aussi imprévisible et aussi prévisible que la société l’est ; il est comme les phénomènes sociaux qu’il engendre : un rouage minuscule, mais sans lequel l’ensemble du système ne serait pas ce qu’il est. Deuxièmement, les possibilités qu’il manifeste étant finies (en nombre et en effet), mais dans un agencement potentiel infini, l’infinité des réactions qu’il engendre, par ses actions, par ses paroles ou juste par sa présence, dépasse ce qu’il est capable d’imaginer, de penser, de réfléchir ; il ne doit donc pas être tenu responsable de ce qu’il n’imaginait pas, et ce, parce qu’il ne pouvait pas l’imaginer – la preuve étant qu’il ne l’a effectivement pas imaginé. Nous parlons ainsi souvent des limites du corps, de l’esprit ou de la science de l’Homme, mais rarement de ses possibilités : il s’agit d’une longue chaîne de possibilités, qui se répètent sous différentes formes, dans différentes intensités. La vie comme la société, peut être imagée elle aussi comme une longue chaîne d’événements possibles, mais répondant toujours à certaines lois. En linguistique, on sait déjà que les langues n’évoluent pas seulement en s’approchant l’une l’autre, mais qu’elles évoluent d’après certaines lois qui s’appliquent sur les intentions, en particulier, et transforment la langue de manière cyclique, et non pas chaotique. Le cadre où s’inscrivent les langues est donc celui du langage : leurs différences ne sont des lois appliquées différemment, il n’y a donc que des différences superficielles, il n’y a donc que des lois. Ces " lois " peuvent être appelées critères, concepts, vérités, réalités ou dieux, peu importe, elles sont valables pour tous les domaines que l’on peut formuler. Par exemple, si je définis le domaine de la religiosité, je dois admettre qu’il existe des cas où elle s’exprime positivement et d’autre fois négativement, parfois en évoluant, d’autre fois en régressant, et enfin qu’il existe un nombre infini de religions (de formes) où elle pourra s’exprimer – à condition que le temps soit infini. L’un de ses aspects sociaux se nomme " religion ", l’autre se nomme " secte ". Si nous utilisons ce dernier terme dans son sens actuel et péjoratif, on aura enfin les deux tendances religieuses manifestées, mais interdépendantes.

Que cela signifie-t-il enfin ? Que la frontière entre le fonctionnement " légitime " et la zone dangereuse est la seule réalité. La religiosité s’exprime simplement sous différentes formes, elle est parfois religion, parfois sectes, et là j’utilise ce mot dans l’éventail de ses sens. L’imprécision n’est donc pas la manifestation d’une idée confuse, mais d’un concept changeant. Le mot " secte " évolue parce que les sectes évoluent elles aussi, et pourquoi évoluent-elles ? Parce que la religiosité évolue, qu’elle glisse de la religion vers la secte péjorative. Pourquoi la religiosité évolue-t-elle alors ? Parce que se décline en fonction d’un certain nombre de lois précitées. Comme elles s’appliquent de manière cyclique, elles contiennent dans leur déclin le potentiel même de leur amélioration future. On en a déjà une trace dans le fameux " retour du religieux " : le sentiment n’est pas mort, il n’est pas non plus devenue crédulité ou faiblesse, il est simplement au plus bas du cycle ; il ne peut que remonter. Et comme ces lois qui nous intéressent, celles de la religiosité, s’appliquent ici de manière sociale, qui plus est, elles entrent en interaction avec tous les autres phénomènes sociaux, c’est-à-dire avec tous les autres cycles qu’animent d’autres lois. Cette théorie, cette idée, cet essai philosophique ou sociologique, au choix, n’avait pour d’autre but que de montrer qu’il est vain de vouloir arrêter le processus actuel de " sectarisation " du phénomène religieux, c’est-à-dire de sa dégénérescence, puisque ce serait se référer à d’autres formes de la religiosité qui ne réapparaîtront plus. Cela ne signifie pas non plus, comme nous l’avons précédemment relevé, qu’il ne faut pas agir. Mais ce n’est pas en combattant le phénomène, en désirant le conserver, le fixer, c’est-à-dire le tuer (voir plus haut), qu’on vient à bout de la résistance : c’est plutôt en admettant que cette résistance est un dynamisme, et que cette dynamique tend à emporter le phénomène vers une autre forme, tout aussi positive que la première. Les sectes manifestent la période de changement, elles sont comme des mauvaises herbes, et les religions, sous leur forme actuelle, comme un bon fumier. Une nouvelle conception des religions, de la religiosité, plus abstraite encore, est peut-être en train de naître ou à concevoir. C’est donc, et seulement, en s’impliquant dans ce processus, en s’intéressant et en favorisant les questions dites religieuses, que l’Etat, et conséquemment la société tout entière, devrait pouvoir affronter le problème. Autrement dit : il devra apprendre à gérer, à réguler même, le phénomène de la religiosité, de la croyance en général, ce qui revient presque à renouer le lien défait entre Etat et Eglise. Presque, car, pour rester dans cette logique, une même forme ne pourra pas se reproduire : cette gestion sera donc peut-être superficielle ou générale. L’instruction religieuse, l’anthropologie religieuse, l’aide à l’œcuménisme, la construction d’un lieu de rencontre des cultes, la création d’un institut pour l’étude de l’Ancien Testament par les juifs, les chrétiens et les musulmans (qui l’ont tous en commun)… seraient peut-être des initiatives revalorisantes, aptes à détourner les curieux et les intellectuels de ces mauvaises sectes.

Comment en suis-je arrivé là ? Simplement à partir d’une idée : que tous les phénomènes sociaux devaient avoir un rapport avec l’ensemble dont ils faisaient partie. Les sectes pouvaient donc aider à nous éclairer dans notre perception de la société ; la nouvelle conception du mot pouvait donc avoir un lien, si minime soit-il, avec l’ensemble des changements, rapides, que provoque la mondialisation ; le concept de " danger " qui le transformait pouvait donc avoir un rapport, même lointain, avec la crise des valeurs de notre modernité ; etc.

A défaut d’avoir convaincu quiconque, y compris moi-même, continuons : d’autres éléments viendront peut-être confirmer, ou infirmer, cette vision des choses…

" D) La conception retenue par la Commission

" La Commission a, en effet, constaté que si la difficulté à définir la notion de secte a été soulignée par toutes les personnalités qu’elle a entendues, la réalité visée semble unanimement cernée, sauf naturellement par les adeptes et dirigeants des sectes qui nient ce caractère à leur groupement (tout en pouvant le reconnaître à d’autres) et préfèrent évoquer les termes d’ " Eglises " ou de " minorités religieuses ".

" (…) Parmi les indices permettant de supposer l’éventuelle réalité de soupçons conduisant à qualifier de secte le mouvement se présentant comme religieux, elle a retenu, faisant siens, les critères utilisés par les Renseignements généraux dans les analyses du phénomène sectaire auxquelles procède ce service et qui on été portées à la connaissance de la Commission :
 
 

" [La Commission] a été consciente que, ni la nouveauté, ni le petit nombre d’adeptes, ni même l’excentricité ne pouvaient être retenus comme des critères permettant de qualifier de secte un mouvement se prétendant religieux : les plus grandes religions contemporaines ne furent souvent, à leurs débuts, que des sectes au nombre d’adeptes réduit ; bien des rites établis et socialement admis aujourd’hui ont pu à l’origine susciter des réserves ou des oppositions. ".

 

Les critères susnommés ne se placent pas tous au même niveau : certains sont des conséquences, d’autres en englobent plusieurs. Ils sont, évidemment, parfaits pour décrire une secte du point de vue légale, économique, bref comme toute entreprise. Mais nous tâcherons d’en trouver d’autres, plus acte à rendre compte du phénomène de l’intérieur, dans son fonctionnement et dans sa propagande.

La Commission parlementaire finit par une opposition classique secte/religieux, et parce qu’elle n’arrive pas définir la première, elle détruit celle de la seconde. La " religion ", le mot est pourtant bien établi, et tout le monde croit savoir de quoi il s’agit. Il n’y a pas, comme pour la secte, de doute, même si la définition du mot n’inclut pas le jugement très variable (positive ou négatif) qu’on peut avoir sur elle. Au regard de l’importance, pour ne pas dire le succès, que prend le phénomène " secte ", on comprend que les institutions traditionnelles puisse défaillir, et avec elle l’acceptation toute aussi traditionnelle qu’on a du mot. Nous cherchons à savoir, dans la partie suivante, s’il est vraiment besoin de redéfinir aussi ce terme, ou bien s’il suffit de trouver une limite adéquate au mot " secte ".
 
 
 
 

Entre secte et religion
 
 

L’existence de dérives religieuses, dont font partie les sectes, mais aussi les évangélisations forcées, le racisme religieux, les croisades, les djihad, l’autodafé, le fanatisme, ne sont-elles pas des conséquences regrettables, mais possibles, des maux nécessaires à l’existence même de la religion, c’est-à-dire de la religiosité manifestée sous une forme communautaire ? Ce n’est pas parce qu’il existe beaucoup, de plus en plus de ces dérives qu’il faut éliminer l’idée de religiosité pour autant, même si l’idée de religion peut-être mise à mal. L’idée est vieille, sans doute contemporaine aux crises sociales, peut-être même indéniablement liée à la contingence de l’homme et de la société, que de dire qu’une partie ou la totalité de ses malheurs – comme le voulait Rousseau – provient de la " société ", de l’ensemble des institutions, religieuses et autres. Il y a un slogan tout fait à ce sujet, le slogan anarchiste : Ni dieu, ni maître, ni nationalité. Est-ce seulement réaliste ? Est-ce seulement humain ? Ne sommes-nous pas des êtres sociaux ? La culture est-elle autre chose que notre reflet, la société autre chose que notre regroupement, la langue autre chose que le milieu où nous communiquons ? Ce sont pour ces raisons, précisément, les sectes sont craintes, haïes ou tout simplement dangereuses : parce qu’elles se retournent contre le social, donc contre l’humain. Leur réalité nous gêne. Il faudra admettre, pourtant, que les religions, il en existe partout et il en existera toujours, parce que l’homo socialis que nous sommes trouve tout " naturel " de manifester sa religiosité au travers d’une communauté. Le terrain de bataille se réduit alors au terrain social. Il reste cependant une dernière étape à franchir : où placer la frontière entre secte et religion ? Michel Malherbe tente de répondre à cette question dans son livre, Les Religions de l’Humanité (Criterion) :

" (…) On pourrait plus valablement choisir un autre critère qui est le suivant : une secte est un mouvement dont les pratiques sortent de l’ordinaire au point d’être objets de scandale ou de ridicule pour l’écrasante majorité des gens, croyants ou incroyants. Ainsi, détacher les enfants de l’influence de leurs parents ou refuser certains soins médicaux seraient des manifestations de sectes. Ces critères, fondés sur ce qui paraît être une certaine bizarrerie plus ou moins dangereuse de comportement sont également discutables et imprécis. A la limite, le jeûne du Ramadan ou le refus de la pilule contraceptive paraissent-ils aujourd’hui bien raisonnables selon de tels critères ?

" D’autre part, toute doctrine de caractère religieux ou philosophique n’exerce-t-elle pas une forme de pression sur l’esprit de celui qui l’étudie ? N’est-ce pas un scandale pour une famille incroyante ou athée que d’avoir un enfant qui veut devenir prêtre ou religieux ?

" Sans vouloir céder à l’habitude bien française de tout classer systématiquement, le critère qui semble le mieux caractériser l’idée que l’on se fait d’une secte est le détournement de la croyance des fidèles au profit d’objectifs qui n’ont rien de spirituel, par exemple : l’argent, l’ambition personnelle, la politique…

" Certains objecteront que beaucoup de religions vénérables, si ce n’est toutes, ont été un jour ou l’autre sensibles à de tels attraits mais il s’agit là plus de récupération par des ambitions extérieures que d’un objectif délibéré de la religion. C’est d’ailleurs pourquoi tous les mouvements qui ont, en fait, ces buts inavouables se gardent bien d’en faire été et se drapent dans la pureté de leurs intentions religieuses. ".
 
 

 

Existe-t-il un moyen fiable de distinguer une religion d’une secte ? Les critères extérieures, comme le nombre d’adeptes, les interdits, l’opinion générale ou l’intérêt pour l’argent à un moment donné ne sont pas suffisants pour juger d’une ou plusieurs doctrines, parfois centenaires, parfois millénaires.

Ainsi, qu’en est-il de la " secte " des Témoins de Jéhovah ? Vous en avez déjà sûrement rencontré : ils se déplacent deux pas deux et viennent sonner à votre porte pour " parler de Dieu ", et à défaut, ils vous donnent une revue d’apparence catholique. Leur " évangélisation " intensive est expliquée par la croyance au Jugement Dernier, sans doute imminent, et ils veulent sauver les âmes (par la foi). Les Témoins de Jéhovah se sont constitués en référence à un passage de l’Apocalypse de Saint Jean où il est question des " témoins de Dieu " qui survivront à la fin du monde. Ils ont une interprétation littérale de la Bible et à cause de cela interdisent le don du sang et les transfusions, car le mélange des sangs est impur. On connaît des enfants qui ont failli mourir ou qui sont morts à cause de cela. Il y a cependant eu des cas où les parents ont fini par accepter la transfusion. Doit-on condamner la pratique, et avec elle toutes les doctrines qui l’accompagnent ? Est-ce une secte à cause de ce tabou, ou une religion dont l’un des interdits va à l’encontre de son premier principe : sauver l’homme ? Pour éviter ce type d’accusation, les Témoins de Jéhovah ont aidé à développer des techniques permettant d’éviter les transfusions. Il y ait fait mention dans le Courrier International de la semaine du 12 au 19 mai 1999 (n° 445), et plus précisément dans l’Actualité de Montréal (Valérie Borde) :

" Nombre de transfusions pourraient être évitées grâce aux techniques développées par les Témoins des Jéhovah, qui refusent cet acte médical en vertu de leurs croyances religieuses. Si les médecins connaissaient mieux ces méthodes, 80% de la chirurgie cardiaque s’effectuerait sans transfusion, contre 30% aujourd’hui affirme le Dr Todd Rosengard, un cardiologue new-yorkais spécialisé dans les interventions du cœur sans transfusion. Une centaine de Témoins sont passés sous son bistouri. Quelques semaines avant l’intervention, on prépare les patients avec des médicaments comme l’érythropoïétine (EPO). Cette substance, qui accroît le nombre de globules rouges et réduit les risques d’anémie, est bien connue de certains cyclistes du dernier Tour de France ! Des dispositifs permettent ensuite de limiter les pertes pendant l’opération. Un " recirculateur ", par exemple, aspire le sang qui s’écoule, le filtre, et, au besoin, le réinjecte.

" Selon les médecins, la demande d’interventions chirurgicales sans transfusion s’accroît depuis les scandales du sang contaminé. Aux Etats-Unis, 75 hôpitaux se présentent comme bloodless centers [centres sans transfusions sanguines]. Reste que les transfusions seront toujours utiles dans les situations critiques. (…). ".
 
 

 

Ce dangereux refus de transfusion, même s’il est en passe de devenir inoffensif, a cependant suffisamment choqué par les morts qu’il a provoqué pour qu’on jette un œil différent sur ce mouvement, y compris à l’intérieur même de celui-ci.

" (…) Selon l’Association des Témoins de Jéhovah pour la réforme sur la question du sang, cet interdit a déjà causé la mort de milliers d’adeptes. Via un site web [http://www.visiworld.com/starter/newlight/index.htm], cette organisation demande aux Témoins de reconsidérer leur position. Selon elle, la doctrine actuelle, qui n’autorise que certains constituants sanguins, est contradictoire et ne trouve aucune justification dans les écrits bibliques. ".

 

Un dogme religieux est d’origine divine, donc parfait par définition. Un tel désaccord a donc la capacité d’engendrer une remise en cause totale du système. Une secte dont le but serait purement lucratif ne commettrait pas une telle erreur. Alors : ou bien ses fondateurs ont instauré cette règle de bonne foi, ou bien s’agit-il de fous capables de propager leur folie. Les milieux chirurgicaux semblent pourtant tentés de partager leur tabou : après le sida, le scandale du sang contaminé, les imprudences de la plasmaphérèse et les incertitudes du fluosol (le sang artificiel), on pense à manipuler l’hémoglobine avec ce grand respect qu’inspire la peur. Le sang a toujours été chargé d’un fort symbolisme, mais aujourd’hui il renaît, et avec lui renaît le mythe du vampire dans les salles de cinéma. Je rappelle au passage que le vampire a une apparence humaine (indétectable), qu’il se nourrit de sang (via le sang), qu’il séduit (le sexe), qu’il tue lentement certaines de ses victimes et qu’il peut en contaminer d’autres… comme le sida. Ces parallèles devraient suffire à expliquer le nouveau succès artistique du vampire depuis quelques années. Bram Stocker a en effet écrit son Dracula à une époque semblable à la nôtre : la mœurs sexuels des grandes villes étaient particulièrement " libres " et il sévissait en même temps une maladie transmissible par le sexe et par le sang : la syphilis. Citons les effets, ou les symptômes, de ce renouveau : le Dracula de Ford Coppola et sa réédition en livre de poche (J’ai Lu) ; la célèbre trilogie d’Anne Rice sur le vampire moderne, Entretien avec un Vampire, Lestat le Vampire, La Reine des Damnés (et leurs suites), le film qui en est inspiré, Entretien avec un Vampire (avec Brad Pitt, Tom Cruise et Antonio Banderas) ; Blade (avec Whisley Snipes) et de nombreux autres films à succès, sortis les uns après les autres – et ce sans compter les produits dérivés. Ni Coppola, ni Anne Rice, pas plus que les Témoins de Jéhovah ne sont les instigateurs de cette " révolution symbolique du sang ", de l’enrichissement de ses connotations. Le VIH pourrait avoir été le facteur déclenchant, mais si les médias et les artistes n’avaient pas un tant soit peu fantasmé sur le sujet, le sida aurait continué à progresser, il aurait tué plus encore, et lorsqu’enfin le public l’aurait su, avec le sentiment de l’avoir su trop tard (comme dans le scandale du sang contaminé), il aurait de même été trop tard pour évacuer cette crainte dans la catharsis artistique, et le symbole, là, aurait pu effectivement se transformer en tabou. Puisque cela ne c’est pas produit ainsi (le contexte ne le permettait pas), le tabou effectif des Témoins de Jéhovah reste encore grandement incompris. Peut-être avec raison…

Les Témoins de Jéhovah ont aujourd’hui et très souvent l’image péjorative d’une secte, d’une très grande secte. Sa taille en soi constitue un caractère aggravant. J’ai cependant recueilli des témoignages contradictoires : certains d’entre eux - d’anciens membres - décrivent manifestement une secte, qui vous coupe de votre famille, qui vous exploite et qui vous ruine, tandis que d’autres – des membres ou des sympathisants – parlent de leurs nouveaux amis, de leur enrichissement spirituel et du travail qu’ils ont pu trouvé grâce à un réseau de relations interne. Ajoutons que les Témoins de Jéhovah ne se marient qu’entre eux, que leurs adeptes se doivent d’acheter des magasines, verser une part de leurs revenus au culte, mais qu’en même temps, ils se réunissent et échange des idées sur la religion, font de véritables recherches théologiques… Dernièrement, un émission (La vérité oblige) débattait du sujet : Témoins de Jéhovah, secte ou non ? Les uns, personnes privées, considéraient la " déstabilisation sociale " due aux rendez-vous hebdomadaires, certains soirs de la semaine et tous le week-end. Les autres, de la SOFRES, prétendaient n’avoir rien découvert d’anormal. Du moment où les membres étaient libres et heureux, il n’y avait rien à redire. Mais chacun a sa conception de la liberté et du bonheur, alors comment considérer l’absence de vie sociale extérieure, du moment qu’il en existe une à l’intérieur ? Pour donner un autre exemple, les Mormons ne peuvent rien faire, rien décider, sans en référer à leur supérieur, en sachant que chaque supérieur s’en réfère encore à la hiérarchie, jusqu’aux plus hauts sommets. N’est-ce pas un peu abusif ? Quelle est la limite à ne pas dépasser ? Quelles sont les caractéristiques de la religion ? Doit-on la définir par la négative, par ce qu’elle n’est pas ? Dans ce cas, la définition de la secte devrait aider à définir la religion. Car il n’y a que deux possibilités, ou bien les Témoins de Jéhovah forment une secte, ou bien il s’agit d’une religion. C’est le doute, la suspicion qui utile pour la secte, et néfaste pour la religion.

Les sectes imitent les religions, nous sommes d’accord, mais les religions aboutissent parfois à des débordements sectaires. Ainsi, il est possible qu’une religion ait, à certains moments, dans certains lieux, de mauvais dirigeants, et dans d’autres de bons. Il est aussi possible que des sectes contiennent certains " prêtres " ou certains " chamans " aussi sincères que leurs fidèles. Le problème est qu’il n’existe aucun moyen de vérifier et de légiférer sur ce phénomène. Au nom de quoi devrait-on condamner la foi ? Qui sommes-nous pour détenir la vérité absolue ? Doit-on rappeler que ce sont précisément les états dictatoriaux qui interdisent les religions, comme tout autre forme de réunion ? Les exemples de l’histoire sont trop nombreux : l’Inquisition contre les hérétiques, l’URSS contre l’Eglise et contre le chamanisme en Mongolie ; la Chine contre les monastères tibétains. A moins que le pouvoir soit de type théocratique. A moins qu’une alliance ne se fasse…

L’idée est à la mode est que toutes les religions ont été des sectes à leur commencement. Ce qui gendre deux possibilités, non – encore - exprimées : que toutes les religions sont des sectes, ou que toutes les sectes deviendront un jour respectables. Mais c’est généraliser à défaut de comprendre. Du moment où la justice d’un pays est appelée à l’aide d’un citoyen ou d’une famille, la religion implantée sur le sol national ne devrait-elle pas répondre à un minimum de lois, de règles, de critères enfin, dans le simple respect d’une culture étrangère ? Sans quoi il y aurait atteinte à cette dernière, et à vouloir imposer un fonctionnement aliénant à ses membres, c’est bel et bien un comportement agressif, bref une déclaration de guerre contre les lois d’une nation. Pourtant interdire définitivement une église qui a place publique, n’est-ce pas l’inciter à opérer illégalement, et donc d’être plus enclin encore à l’extrémisme ? A quel nombre de plaintes doit-on faire d’une religion une secte ; à combien de condamnations doit-on l’interdire ? Les individus qui se disent heureux à l’intérieur d’une communauté qui les coupe de tout, de leur argent et de leur famille, sont-ils heureux par eux-mêmes ou parce qu’on les en convainque ? Quel est la part du conditionnement et de la propagande ? Tout système social génère ses propres valeurs, comme chaque culture génère ses propres référents, comme chaque langue génère son propre vocabulaire. Il y en a cependant qui permettent l’épanouissement, la liberté, la créativité, etc. D’autres, apparemment, et aussi paradoxale que cela puisse paraître, d’autres systèmes, ici des systèmes religieux, produisent des gens heureux, mais dénués de toute personnalité. Il est effectivement possible de rendre tout le monde heureux, dès demain : il suffit de leur faire avaler certaines drogues. Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley mériterait d’être relu ; voici un extrait de sa préface de 1946 :

" (…) C’est là une chose inévitable : car l’avenir immédiat a des chances de ressembler au passé immédiat, et dans le passé immédiat les changements technologiques rapides, s'effectuant dans une économie de production de masse et chez une population où la grande majorité des gens ne possède rien, ont toujours eu tendance à créer une confusion économique et sociale. Afin de réduire cette confusion, le pouvoir a été centralisé et la mainmise des gouvernements accrue. (…) Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l’aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l’étatisme. Il n’y a présentement aucun indice permettant de penser qu’un semblable mouvement aura lieu.

" Il n’y a bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. (…) Les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s’abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grande encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité. En s’abstenant simplement de faire mention de certains sujets, en abaissant ce que Mr. Churchill appelle un " rideau de fer " entre les masses et tels faits ou raisonnements que les chefs politiques locaux considèrent comme indésirables, les propagandistes totalitaires ont influencé l’opinion d’une façon beaucoup plus efficace qu’ils ne l’auraient pu au moyen des dénonciations les plus éloquentes, des réfutations logiques les plus probantes. Mais le silence ne suffit pas. Pour que soient évités la persécution, la liquidation et les autres symptômes de frottement social, il faut que les côtés positifs de la propagande soient rendus aussi efficaces que le négatif. Les plus importants des " Manahattan Projects " de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur - en d’autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude. (…).
 
 

 

Cacher ses méfaits et faire croire au bonheur, voici les deux caractéristiques (principales) des sectes, mais aussi de tout système totalitaire efficace (qu’il s’agisse d’un état ou d’une société). Seulement, comment déterminer, par exemple, le vrai bonheur du faux ? Manifestement, le bonheur d’un individu n’est pas un critère fiable sur son évolution : il peut régresser, s’auto-détruire, et l’avoir même désiré. Pourtant, et c’est là où cela devient vraiment compliqué, tout le monde recherche le bonheur. Mais apparemment, il n’a pas la même définition pour tout le monde. C’est comme le mot liberté : il s’agit d’un de ces mots-bulles dont parlent les linguistiques, si vides de sens qu’on peut y mettre n’importe quoi. L’explication est simple pourtant : c’est parce qu’il s’agit d’un sentiment, et parce que les émotions sont indescriptible, on ne s’entendra jamais sur sa définition, c’est-à-dire ses limites. Cela, pourtant, ne nous donne toujours pas de solution, de réponse à la question : comment discerner une secte d’une religion ? Si cela même est possible.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La prévention
 
 

A défaut d’une solution au problème de la définition, il existe peut-être une forme de solution à apporter au phénomène sectaire, quel qu’il soit. Michel Malherbe, l’auteur des Religions de l’Humanité (Criterion), propose ainsi un moyen de reconnaissance préventif : l’apprentissage, à l’école, d’un minimum de connaissances religieuses. Il ouvre une voie majeure à la comparaison, plus tard peut-être aux syncrétismes intellectuels, voire religieux. Mais cet esprit n’est valable qu’à condition de n’être pas influencé par son éducation, par les propos de ses parents ou de ses amis – voire même par la professeur. Il devrait donc s’agir, en toute spéculation, d’une matière à part entière, et nom d’une parenthèse…

" Prenons une comparaison : l’Instruction Publique explique qu’avant Copernic, l’Occident croyait en l’astronomie de Ptolémée, où la terre était fixe et le soleil était son satellite. Personne aujourd’hui ne conteste l’acquis de la science bien que le spectateur moyen de la télévision n’ait pas la moindre idée des arguments de Copernic ou de Ptolémée. Si, dans le domaine religieux, l’Instruction Publique était capable de donner ne serait-ce qu’une information sur les différentes religions, leurs limites et les risques de déviations possible, les même spectateur moyen ne mettrait peut-être pas sur le même pied superstition et vie spirituelle, astronomie et astrologie… Il s’agit simplement d’éviter l’infantilisme en matière religieuse en donnant à l’homme dès l’enfance des éléments de jugement. Faute de quoi nous continuerons d’être, dans ce domaine, un peuple d’autodidactes ou d’ignorants. ".

 

Pour l’auteur, les sectes seraient donc à la fois une conséquence de ce manque d’avertissements et un caractéristique humaine mal exprimée. La " croyance " en effet, semble aller de soi : on laisse libre les individus de choisir leurs croyances, de juger les croyances d’autrui et d’estimer leur propre croyance. Mais ils n’ont aucun critère, pour aucun de ces points. A moins d’y réfléchir, souvent à la suite d’un certain nombre de difficultés, le citoyen moyen portera sur la croyance, sur sa croyance et sur celles de autres des jugements de valeur que lui auront fourni sont environnement socioculturel : ses parents, ses amis, sa femme, sa famille éloignée, peut-être ses collègues de travail… Du moment où il n’existe aucun travail scolaire qui pousse à s’interroge sur les fondements de ses propres croyances, et sur l’importance effective qu’elles méritent, comment des enfants qui deviennent adultes pourraient-ils juger, sans doute librement mais pas en toute conscience, de la valeur d’une nouvelle croyance, d’une nouvelle secte ou d’une nouvelle religion qu’on leur propose ? Comment pourraient-ils faire la différence s’ils n’ont pas connu ce qui est différent ? Comment peut-on sereinement parler de religion quand on ne connaît que sa religion ou son absence de religion ? C’est justement pour résoudre ce (nouveau) problème que nous étudierons par le détail les sectes ci-dessous. Ces sectes sont représentatives par certains de leurs aspects que nous connaissons le mieux. Mais la célébrité d’une secte participe à sa perte : elles ne sont donc pas représentatives des sectes les plus dangereuses, celles qu’on ne connaît pas (encore). Cette précision avait son importance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Hare Krishna : la très célèbre
 
 

Hare Krishna est avant tout une secte, et par-là même, formule le syncrétisme de la religion et de l’argent, pour ses créateurs, d’une part, qui croient pouvoir faire fonctionner les deux (et qui semblent y réussir !), et pour ses victimes d’autre part, qui croient pouvoir acheter leur salut à coup de milliers de francs, de dollars ou de yens…

Les informations qui suivent nous sont données par Michel Malherbe dans Les Religions de l’Humanité (Criterion) :

" L’Association Internationale pour la Conscience de Krishna, selon le nom officiel du mouvement, ne donne pas dans la discrétion : ce sont ses zélateurs qu’on voit dans les grandes villes, en robe de saumon et le crâne rasé, répétant inlassablement au son d’une musique lancinante une pieuse formule en l’honneur du dieu Krishna. Interrogés sur leur religion, ces pittoresques personnages vous assènent des vérités péremptoires apprises par cœur qui laissent peu de place à la discussion. (…) ".

 

Vus à place du Châtelet dernièrement (à Paris), ils avaient, quelques années auparavant, repris un magasin à côté de Jussieu (Denis Diderot, Paris VII) ; ils y vantaient les mérites d’être végétariens avec de grandes pancartes colorées - mais ils n’y sont pas restés longtemps, juste quelques mois.

" (…) Il arrive ainsi qu’on rencontre dans des lieux publiques – un aéroport par exemple – un jeune " très bon genre ", normalement vêtu et garni de cheveux, qui essaie de vous placer de luxueux livres de spiritualité hindoue pour une somme symbolique laissée à la générosité du client. (…) ".

 

Souvent, ces techniques de vente utilisées par les sectes sont " accrocheuses ", presque agressives. Donner un exemple de technique de vente utilisée par des individus qui semblent d’abord bien innocents : des jeunes hommes et des jeunes filles, éloignés l’un de l’autre de telle manière qu’on croit qu’ils sont seuls, qui vous proposent de vous donner une carte postale glissée dans une enveloppe, par exemple à la sortie de la Fnac : il s’avère que c’est une vente pour aider (ça passe mieux que de dire : au profit de) les étudiants sans bourse, qu’il leur faut au moins une somme symbolique, puis, au moment où l’argent est dans leurs mains, il faut donner un minimum, plus élevé que ce que vous venez de donner et qui s’avère encore plus grand si vous voulez l’enveloppe qui devait normalement aller avec, etc. Bref : ils vous font payer un maximum, ou bien encaissent votre monnaie, quand elle n’était pas assez nombreuse, sous la forme d’un don, sans rien en échange… A 20 Fr. la carte postale, c’est finalement très rentable, surtout quand ces étudiants en question n’existent pas…

On peut imaginer que les sectes utilisent les mêmes moyens, quand leur seule fin est l’argent.

" Il est curieux de constater (…) que la Conscience de Krishna qui entend présenter la spiritualité hindoue la plus pure, est pratiquement inconnue en Inde, sauf pour le succès relatif obtenu en Occident, plus particulièrement aux Etats-Unis. Si l’on interroge plus avant les hindouistes, ils se montrent, selon leur tempérament, ironiques ou agacés par ce succédané de leur religion transformée en produit d’exportation.

" En effet, quoique l’Inde soit un terre d’exubérance religieuse et qu’on y trouve des doctrines très variées, celle d’Hari Krsihna n’est pas d’une orthodoxie hindouiste parfaite. (…) Krishna est l’un des 10 avatars ou incarnations de Vishnou, qui est lui-même le dieu gardien de l’ordre du monde. C’est donc par un raccourci osé que Krishna devient le Dieu suprême, plus conforme à la culture chrétienne des pays visés par Hare Krishna. ".
 
 

 

Nous observons ici une certaine superficialité de leur doctrine, qui n’est avant tout qu’un produit d’exportation. Si on devait ajouter à la comparaison économique, on pourrait voir les religions comme des artisans, apportant beaucoup d’attention à la finition, et les sectes comme des producteurs en gros, qui sortent leurs idées à la chaîne, quitte à copier parfois les produits de marque.

Cette superficialité induit le signe d’un autre phénomène : le syncrétisme entre Krishna et Dieu. Ainsi, on s’aperçoit que les propositions dogmatiques d’une secte ne sont que le reflet de notre propres attentes, un dieu unique, réactualisé, c’est-à-dire remis à la mode. Or, la mode, précisément, est superficialité…

" Le fondateur du mouvement, Sa Divine Grâce A.C. Bhakti Vedanta Swami Prabhupada, ne cache d’ailleurs pas qu’il recherche plus particulièrement ses disciples en Occident. Ce personnage, dont le nom réel est Abday Charan De, né à Ccalcutta en 1896 et mort à Londres en 1977, déclare être le 32ème gourou auquel a été transmis de génération en génération l’initiation spirituelle de Krishna (cela donne une durée de vie moyenne de chaque gourou de plus de 150 ans, puisque Krishna, selon le mouvement, était sur terre il y a 5000 ans). Le prédécesseur d’Abday Charan De, Srila Bhaktisddhanta Sarasvati Thakura, forme son élève de 1922 à 1933, date à laquelle il est initié dans les sciences védiques. Il continue de gravir les degrés spirituels du vishnouisme, fonde en 1944 la revue Back to Godhead, s’embarque pour les Etats-Unis sur un cargo en 1965, convainc à sa cause l’un des Beatles et multiplie les implantations de son mouvement dans différents pays : en 1970 en France et seulement en 1974 en Inde. Aujourd’hui, le mouvement compte près de 120 centres, souvent un simple restaurant végétarien, dans 38 pays du monde. Les Etats-Unis seuls disposent de 32 centres et le Brésil de 6.

 

Nous relevons ici un autre syncrétisme : celui de l’hindouisme comme doctrine et celui du végétarisme comme pratique. Or, on s’aperçoit que la pratique est plus suivie que la doctrine : encore une preuve de la superficialité de la secte. On pourrait sans doute élargir ces deux caractéristiques, le syncrétisme et la superficialité (ce qui est différent, rappelons-le) à l’ensemble des sectes, en ceci qu’elles se créent rapidement, qu’elles doivent donc prendre exemple sur les mouvements religieux qui fonctionnent (même s’ils sont en perte de vitesse), et qu’elles ne peuvent que les intégrer de manière superficielle, puisque justement elles manquent de temps, et puisque aussi ce n’est pas leur but. Dans un secte, la forme compte plus que le fond : la forme est sensé vous séduire par son exotisme (les mots à la mode ; les expressions imagées ; les belles promesses), vous piéger par sa complexité (la hiérarchie sans fin ; les rituels qui empêchent de penser, les devoirs qui empêche d’avoir du temps libre ; la coupure progressif de son environnement pour être absorbé dans la communauté). Mais cela n’empêche pas qu’elle veuille se donner l’impression de savoir des secrets, de savoir la vérité, d’avoir un fond. C’est ainsi qu’elle produit beaucoup d’ouvrages, de vidéos ou de conférences, pour donner l’impression qu’elle a autant à dire :

" Cette organisation s’accompagne de la production d’une soixantaine de livres de traduction des textes védiques et de leurs commentaires : 80 millions d’ouvrages, édités dans plus de dix langues auraient été vendus. Ces livres donnent une impression de sérieux, avec références au sanskrit et une présentation soignée. Pour être objectif, il faut reconnaître qu’un tel travail serait excessif s’il ne s’agissait pas d’exploiter la crédulité de naïfs occidentaux. Il y a donc apparemment une certaine bonne foi dans cette croisade de Krishna en Occident. (…) ".

 

Précisons cependant que ces textes sont souvent eux-mêmes victimes des sectes : les traductions sont mauvaises, simplifiées (superficialité), des expressions changent et certains passages sont censurés. Il en est ainsi de l’Evangile distribué gratuitement par les Témoins de Jéhovah, appelé Bible des Gédéons et contenant un coupon-réponse à la fin de l’ouvrage. J’en ai moi-même récupéré un lorsque j’étais au collège : car, bizarrement, des individus que rien ne distinguaient distribuaient ces petits livres dans la cour même de l’école. On entend, parfois, que les Témoins de Jéhovah ne sont pas une secte, mais ils en ont les symptômes.

Mais les sectes ne doivent pas être considérées comme un maladie unique mais comme une famille de maladies, qui engendrent les mêmes problèmes de santé mais qui n’ont pas les mêmes symptômes. C’est ainsi que certaines sectes ont trouvé d’autres filons de notre crédulité à exploiter, beaucoup plus subtils, afin d’éviter d’être reconnues. Les médias, en effet, ne s’occupent que des sectes aux images fortes, spectaculaires : Hare Krishna, Moon, les Enfants de la Lumière, l’Eglise de la Scientologie, le Temple Solaire, et toutes celles qui passent sous les feux de l’actualité pour meurtres, maltraitance, viol, refus de soigner des enfants malades, division d’une famille, escroquerie, etc. Mais d’autres sectes œuvrent plus discrètement, ou bien sont tellement dispersées, agissent tellement au coup par coup, qu’il n’y a pas là de quoi révolter l’opinion publique : mais le poison, même s’il est administré à petite dose, finit toujours par tuer. La secte qui suit est de celles-là.

" (…) Comme dans tout mouvement de cette nature, on y trouve des individualités originales : un médecin indien émigré aux Etats-Unis qui reprend ainsi racine dans l’hindouisme ou un Noir américain converti qui s’habille en gourou pour aller prêcher Krishna en Afrique. ".

 

Individualités originales, analysons : ces personnalités ne sont-elles pas reconstruites ? Et cette originalité, a-t-elle toujours un sens positif ? Il existe des manières originales pour se différencier, pour s’améliorer… ou pour se détruire. Elles ne sont finalement originales que pour nous : eux cherchent au contraire à effacer leur différences, en se fondant dans la communauté, en agissant au nom d’un autre que soi, en se revêtant d’habits rituels et non pas d’habits choisis, etc.

" Cependant, les raisons ne manquent pas de s’inquiéter de la pureté des intentions d’Hare Krishna : des affaires de trafic de drogue ou d’armes ont été instruites aux Etats-Unis et en Allemagne fédérale, motivant l’interdiction du mouvement dans certains pays. Mais c’est surtout le style de vie proposé aux fidèles qui paraît peu compatible avec un développement harmonieux de la personnalité : les fidèles vivent en communauté et aucun moment n’est laissé à leur réflexion personnelle. Quel que soit le caractère sacré de la prière à Krishna, répéter pendant des heures par jour le mahamantra :

" Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare, Hare Rama, Hare Rama, Rama Rama, Hare Hare

" … n’est pas fait pour aiguiser le sens critique. On apprend aussi sans sourciller que la bataille légendaire de Kuruksetra entre des roitelets de l’antiquité indienne fit 640 millions de morts en 18 jours car les combattants disposaient d’armes atomiques et d’autres plus redoutables encore (le texte lui, parle d’archers et d’éléphants). ".
 
 

 

L’auteur oublie cependant de signaler qu’il existe une origine à cette divagation : le texte mentionne une guerre entre forces du bien et du mal (pour simplifier) qui se clôt par l’utilisation d’une arme de mort (utilisé par les forces du bien, c’est-à-dire par ceux qui décrivent la bataille, les gagnants) qui crée une sorte de gigantesque chou-fleur, etc. L’analogie avec le " champignon " qui désignait l’explosion atomique a été rapidement faite, à une époque où le nucléaire commençait à se répandre mais où la guerre froide battait son plein : nous parlons effectivement des années 60-70. C’est aussi en cette période de troubles que nombreuses autre sectes débarquèrent, sans doute à la suite du succès, puis de la désaffection, de cette première secte : Hare Krishna.

Les déviances de cette secte, le trafic de drogue et d’armes, les fidèles qui ne vivent qu’en communauté, et aucun moment n’est laissé à leur réflexion personnelle, sont valables pour bien d’autres sectes. C’est pour cela que nous y reviendrons un peu plus loin, dans l’étude de leur mode de fonctionnement.

" Le gourou, représentant de Krishna sur terre, inculque donc ce qu’il veut à ses disciples, les fait travailler gratuitement pour la cause et règle même leur vie intime, décidant des mariages et ne permettant de relations sexuelles qu’une fois par mois pour la procréation. L’école primaire du mouvement est obligatoire ; elle prend les jeunes enfants en mains et limite au minimum les contacts extérieurs. La télévision est prohibée, ce qui n’est peut-être que moindre mal. L’objectif semble être d’obtenir une obéissance aveugle à mettre au service du mouvement.

" Les moyens financiers d’Hare Krishna semblent considérables bien que le nombre d’adeptes ne dépasse pas 15 000 dans le monde, dont 10 000 aux Etats-Unis. On ignore tout bien entendu des objectifs autres que " spirituels " que peuvent poursuivre les douze successeurs du gourou-fondateur. ".
 
 

 

On remarquera que les détenteurs du pouvoir, de tout le pouvoir de la communauté, infantilisent leurs victimes : ils leur retire toute responsabilité (si ce n’est celle de l’échec) et ne leur laisse aucun choix. L’aspect social est entièrement entre leurs mains pour être entièrement remanié : les contacts, le mariage, la sexualité, l’enfance, l’éducation, les sources de savoir, etc. Cela, parce qu’ils savent, pour l’avoir pensé (certains gourous sont d’anciens psychiatres) ou pour l’avoir découvert (par l’expérimentation humaine), que le social conditionne le mental de l’être humain ; nous sommes des êtres intensément sociaux, si bien qu’une expression nouvelle a été forgée : homo socialis. Or, ce " social ", ce n’est autre que la culture, donc rien d’autre que le sujet d’étude de l’ethnologie. Il y aurait donc un nouveau terrain de recherche à faire des voyages immobiles dans ces sociétés fermées que sont les sectes : mais les risques, ici, sont plutôt grands…
 
 
 
 

La " méditation transcendantale " : de l’argent et du yoga
 
 

Cette secte n’est pas sans rappeler le Mouvement Subud, sauf que l’un des deux est une secte, et que ce même " l’un des deux " est beaucoup plus florissant (comprenez : riche). La Méditation Transcendantale est expliquée par Michel Malherbe dans Les Religions de l’Humanité (Criterion) :

" Fondée en 1958 à Madras par Maharishi Mahesh Yogi, la Méditation Transcendantale n’a pas la prétention de constituer une religion. Elle se veut une technique de méditation qui consiste en pratiques de relaxation mentale par le yoga et récitation de formules inspirées de l’hindouisme. Ces activités sont dirigées par des professeurs qui ont promis fidélité au fondateur. ".

 

Nombreux sont les magazines féminins a conseillé de se relaxer, voire même à pratiquer du yoga. Les pratiques de relaxation sont à la mode. Coupées de leur fond doctrinal, elles ne paraissent pas dangereuses. C’est alors qu’une secte, qui n’a pas la prétention de constituer une religion, peut utiliser les mêmes ressorts que les religions, que les sectes, et entraîner " ses élèves " dans un état de dépendance, comme les professeurs le sont eux-mêmes vis-à-vis de leur fondateur – preuve qu’il s’agit bien d’une organisation centralisée.

" Il n’y a pas d’enseignement morale ou théologique et les techniques proposées sont applicables dans le cadre de toute religion. Toutefois la philosophie sous-jacente à la Méditation Transcendatale se rattache implicitement à l’hindouisme ; elle développe en outre un certain élitisme : il y a d’une part les simples adeptes qui recherchent une paix spirituelle en évacuant leurs préoccupations par le yoga ou en suivant docilement les consignes et d’autres par les maîtres à penser qui exercent leur pouvoir mental. ".

 

On a ici une autre caractéristique des sectes, que nous retrouvons souvent, la vrai-fausse sélection des sectes, qui consistent à faire croire dans l’élitisme, à la personne qu’elle est en réalité privilégiée, ce qui n’est qu’une façon détournée d’instaurer une hiérarchie de maître à élève, ou de gourou à victime. Maintenant, que cela s’inscrive dans le cadre de toute religion, à la marge de l’hindouisme ou dans une religion particulière, il s’agit toujours du même phénomène : du même mode de fonctionnement.

" La question peut se poser de la finalité cachée de cette organisation qui fonde sa puissance sur les contributions financières demandées aux adeptes. Certains stages coûteux ont même l’ambition de permettre l’accès aux délices de la lévitation. (…). ".

 

D’autres sectes en France, ou peut-être la même sous d’autres noms, proposent aussi des pouvoirs, et en particulier celui de voler, que ce soit par la lévitation ou la décorporation (aussi appelée " voyage astral "). Ce sont des idées ou des désirs qui sont dans l’air du temps. J’ai personnellement connu un individu qui allé suivre plusieurs de ces " cours " (en banlieue parisienne) : on lui promettait que le dernier niveau d’évolution, celui des maîtres, permettait de léviter, bien qu’il ne les ait jamais vu. Il était aussi surpris - énervé - de s’apercevoir que tout le monde commençait au même niveau, alors qu’il avait l’impression d’avoir déjà une certaine expérience de la spiritualité. Il cessa donc de s’y rendre - et de payer - , sans aucune difficulté.

" De plus, l’organisation dispose d’une structure qui semble considérable pour les seuls objectifs de la santé mentale qu’elle dit poursuivre. Sa Sainteté Maharishi dirige le Gouvernement mondiale de l’Age de l’Illumination qui dispose d’une Constitution, d’Assemblées et de dix ministres. La capitale mondiale est à la Seelisberg en Suisse, il existe 1500 autres centres dans près d’une centaine de pays, tous dirigés par un gouverneur nommé par le fondateur. La hiérarchie est double, enseignante et administrative ; de la seconde dépendent des activités diverses très peu spirituelles telles que des hôtels, des entreprises, une chaîne de télévision à Los Angeles, etc.

" En comparaison de ces affaires profanes, le centre spirituel en Inde, situé à Rishikesh, près du lieu de pèlerinage hindouiste de Hardwar sur le haut Gange, paraît bien modeste. ".
 
 

 

On voit bien ici, l’intérêt portée par la secte à d’autres occupations, à d’autres utilisations de l’argent, et, finalement, à d’autres sources de revenus. Les sectes qui réussissent comme celles-ci pourraient alors se couper du " côté spirituel " qui leur aura juste permis de " se lancer ", de trouver les fonds suffisants pour entreprise tout aussi lucrative, mais légale. Seulement, le perpétuation de la secte, ou d’un fonctionnement sectaire, possède trois avantages : constituer une source supplémentaire de revenus, contrôler de nombreux individus de par le monde (quitte à leur faire acheter ensuite ses produits), et placer certains d’entre eux dans le cadre même de ses entreprises (afin d’avoir assuré de leur fidèlité).

C’est ainsi que certaines grandes entreprises copient parfois le fonctionnement des sectes : afin d’augmenter leur productivité, le dynamisme de leurs cadres, la cohésion de leur employés, etc. Prenons un exemple bien connu : les services de restauration rapide, Mac Donald’s pour ne pas le nommer. La société emploie des personnes jeunes (donc influençables) et leur impose un style particulier (pas de rouge à lèvres, pas de boucles d’oreille, pas de cheveux longs pour les garçons, bien rasés, etc. – c’est illégal mais ça se fait), aussi sévère qu’à l’armée, puis on les affuble d’un costume, identique pour tous, qui les dépersonnalise. Le contrat typique est celui de 8 heures de travail par jour, ce qui est le maximum pour un salaire au SMIC. Seulement, on ne compte pas le temps passé à préparer avant l’ouverture et à nettoyer après la fermeture : une heure ou deux non payées (par jour). Certains soirs, il y a aussi les inventaires à faire : ça peut durer des heures. Mais il est interdit d’être fatigué, il faut toujours sourire, une personne est employée à vous surveiller, etc. Pourtant, même si le travail est très dur, on n’y reste jamais plus de quelques mois, on est d’accord pour dire que l’ambiance est bonne : les employeurs font tout pour ça, ils passent régulièrement remotiver les employés, et débutent la matinée par une séance mêlée de conseils et de rires (et cela à tous les niveaux de l’entreprise). Ajoutons encore ceci : plusieurs dizaines de francs sont retirés sur le salaire en échange d’un menu et d’un désert fournis par l’employeur à l’heure du déjeuner, de telle manière qu’il n’y a pas le choix et que c’est tout au bénéfice de l’entreprise (et c’est encore à la limite de la légalité). Finalement, on peut dire qu’ils auront été exploités dans la joie. J’ai eu tendance à généraliser un peu et à signaler des pratiques qui ne sont pas toujours celles de Mc Donald’s (mais de Quick, Pizza Hut, etc.), mais j’en oublie sans doute beaucoup d’autres. L’idée, en tout cas, dépasse celle du bon managing : tirer un maximum des individus dans le plus court lapse de temps donné, car on sait que ce sont souvent des étudiants, qu’ils ne resteront pas longtemps, et qu’il y a toujours quelqu’un derrière pour les remplacer. Me limiter à l’étude stricte des sectes ne me paraissait refléter avec pertinence un mode de fonctionnement, ou plus précisément d’exploitation, qui les dépasse (tous ces phénomènes sociologiques sont liés) : j’espère que vous comprenez maintenant pourquoi.

" (…) la Méditation Transcendantale connaît un certain succès dans les milieux intellectuels occidentaux : en particulier depuis l’intérêt qu’y ont porté les Beatles en 1967.

" Les effectifs des " méditants " dépassent 2 millions dans le monde entier, dont 1/3 aux Etats-Unis. Les professeurs sont environ 15 000. La France compte 20 000 méditants et 150 professeurs. ".
 
 

 

Il faut relativiser : quand il est dit un certain succès dans les milieux intellectuels occidentaux, c’est parce que ce sont les " intellectuels " qui souvent ne peuvent vivre sans avoir une bonne raison, mais aussi et surtout parce qu’il s’agissait alors des milieux estudiantins, très animés, très révoltés, qui écoutaient les Beatles en 1967 et provoquèrent les " événements " de 1968. Il s’agissait alors d’une jeunesse dit " intellectuelle ", puisqu’elle accédait aux études supérieurs que n’avaient pas suivies leurs parents. C’était aussi les enfants du babyboom, trop nombreux pour qu’il n’y ait pas de conséquence sociale. Alors, l’esprit de révolte était de mode : c’est à cette époque que les hippies, le hard-rock et la science-fiction débarquèrent en masse. En même temps, les valeurs " anciennes ", celles de parents, étaient rejetées pour manque de dynamisme, et aussi dans un esprit de révolte : la religion officielle, le christianisme, se trouva remplacé par des religions exotiques, qu’on pouvait connaître de mieux en mieux : l’hindouisme, le bouddhisme, l’africanisme, le chamanisme… C’est du moins à cette époque que ça a commencé. Les sectes, qui avaient autrefois été présentes sous forme de " sociétés secrètes ", commencèrent à croître en Occident, et parmi elles : la Méditation Transcendantale. Le but de ce rapide flashback n’était pas de généraliser une multitudes de situations particulières, ou de simplifier ce qui sur l’instant ne l’était pas, mais de faire comprendre qu’il s’agissait d’une autre époque, avec ses illusions et ses désillusions. Nous ne sommes plus aujourd’hui en mai 68 : le contexte socio-culturel a changé, les sectes ont changé de méthode et les individus ciblés ne sont plus les mêmes. On ne peut donc plus parler de succès dans les milieux intellectuels occidentaux : les intellectuels d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui, et même ne sont plus visés. On ne va plus naturellement vers une autre religion : c’est elle qui s’occupe du démarchage. Or, c’est bien pour cela qu’on imagine, en cette fin de millénaire, les membres de sectes comme des " victimes ", des gens désœuvrés qui se font prendre " au piège " des chasseurs…

Une autre caractéristique de la Méditation Transcendantale, mais aussi de tout autre secte, est qu’elle connaît de nombreuses appellations :

Nous étudierons plus loin les raisons des cette multitude.

 

Moon : la dangereuse
 
 

L’Eglise de l’Unification, plus connue sous le nom de secte Moon, est devenue célèbre a la suite de l’attaque au gaz dans les métros de Tokyo (Japon) ; aujourd’hui elle n’existe plus. Il n’empêche qu’elle a commencé à créer des dégâts – psychologiques – bien avant. On ne compte pas les japonais, qui, parti pour assister à une conférence d’un week-end, sont revenus la semaine suivante, à pieds, ne transportant plus qu’un sac-à-dos, ou qui ne sont pas revenus du tout. On ne peut que regretter leur manque d’actions préventives (renseignements, interpellations) des pouvoirs publiques avant le drame, alors qu’on savait déjà qu’il s’agissait d’une secte. Espérons qu’il ne faudra pas encore en venir à de pareilles extrémités pour s’apercevoir que ces sectes sont hors-la-loi

Le texte qui suit date de 1992, avant la " dissolution ". Il est cependant intéressant de relever un certain nombre de caractéristiques, et en particulier d’interprétations du réel particulièrement syncrétiques, dans le mauvais sens du terme, c’est-à-dire confuses (Michel Malherbe, Les Religions de l’Humanité, Criterion) :

" L’Association pour l’Unification du Christianisme Mondial, A.U.C.M., fondée en 1965 par le Coréen Mun Yun Myong , a connu un succès spectaculaire. Même s’il est difficile d’apprécier précisément le nombre de ses membres – deux millions officiellement, 400 000 d’après des estimations plus prudentes – elle joue un rôle important qui a suscité une littérature abondante . Mais son influence semble s’exercer davantage dans le domaine financier et politique que dans celui de la spiritualité.

" La doctrine de Moon est simple : le monde est entre les mains des forces du mal et l’Empire communiste est l’incarnation de Satan. Jésus-Christ a échoué dans sa lutte contre le mal parce qu’il en s’est pas donné les moyens matériels de sa victoire et qu’il est mort sans avoir fondé une famille. Moon est le vrai Messie, son épouse et lui sont les " parents de l’humanité ", ils seront vainqueurs de Satan mais il leur faut des moyens financiers et politiques que les fidèles s’emploient à rassembler. Les adeptes constituent l’armée des élus qui seuls seront sauvés. ".
 
 

 

Capitulons les caractéristiques dogmatiques de cette secte, sans doute valable pour d’autres, voire toutes les autres ; voire, comme on l’a déjà fait remarqué, pour tous les systèmes totalitaires :

 

L’analyse des dogmes d’un mouvement religieux est peut-être un moyen pour le définir comme une secte ou non, ou prédire la possibilités de déviances : si ses caractéristiques correspondent toutes, en partie ou aucune à celles énoncées ci-dessus.

Mais les dogmes ne sont pas tout ; ils sont même minoritaires dans un secte (puisque le dogme doit être simple) : ce sont leurs pratiques qui s’avèrent le plus critiquables, donc les plus caractéristiques. A condition d’en avoir été averti avant d’en être soi-même victime, évidemment.

" Dans la pratique, ceci implique une rigoureuse dépendance des disciples vis-à-vis de leur hiérarchie : aucun pouvoir n’est électif et les décisions proviennent toujours du sommet. Même les mariages sont strictement réglementés. L’organisation choisit les conjoints qui ne peuvent convoler qu’après une certaine ancienneté de service et après avoir fait preuve de leur dévouement à la cause. L’organisation dispose d’internats pour élever les enfants car les parents sont souvent séparés pour les besoins de leur activité mooniste. Celle-ci consiste pour l’essentiel à faire du prosélytisme et à rapporter de l’argent au mouvement.

 

Les caractéristiques du " rituel ", c’est-à-dire l’application concrète des dogmes, sont :

 

Moins nombreuses, il faut cependant ajouter toutes sortes de contraintes difficiles à regrouper car elles se manifestent de manières très diverses sur le terrain. La liste qui suit n’est donc pas exhaustive et chaque catégorie comprend de nombreuses variantes :

 

La description de la secte Moon nous donne un aperçu de ce que peut être la " vie " de sa communauté, et en particulier le calvaire, l’état d’angoisse permanente de ses membres de n’être pas heureux, c’est-à-dire possédés par Satan :

" La vie quotidienne du fidèle débute par un salut matinal aux photos de Moon et de sa femme. Les occupations sont ensuite incessantes : outre les activités de démarchage, les moonistes assistent à des conférences périodiques d’endoctrinement ou à des prières collectives, ils confessent leurs fautes, pratiquent des jeûnes de trois à sept jours durant lesquels ils n’absorbent que de l’eau ou du café sans sucre… D’une façon générale, le sommeil et la nourriture sont réduits au minimum. Malgré cette vie spartiate, les moonistes se doivent de garder le sourire en toute occasion. L’absence de sourire annonce la présence de Satan, ce qui mobilise tous les frères autour du malheureux ainsi habité par l’Esprit du Mal.

" La communauté témoigne ainsi d’une extrême cohésion, chacun est dans une situation de dépendance vis-à-vis de son chef et la solitude est complètement proscrite. Bien sûr, comme adhérent volontaire à un mouvement dit religieux, le mooniste n’est pas salarié et il n’est protégé par aucune loi sociale.

" Le sort est manifestement meilleur au sommet de la hiérarchie. Les moonistes convaincus et désintéressés qui accèdent à des responsabilités découvrent l’exploitation qui est la nature même de l’organisation et ont souvent une crise de conscience qui leur fait abandonner le mouvement. ".
 
 

 

On relèvera deux points forts importants. Le premier est celui de la crise de conscience : elle est possible, sous certaines conditions, et c’est elle qui permet les " fuites, d’avoir des témoignages d’anciens membres et d’enclencher le processus judiciaire. Mais souvent, cela ne suffit pas pour généraliser à la secte entière : on se contente de condamner des individus particuliers ou de faire payer des amendes. Même si l’inculpation du groupement religieux ne devrait pas être systématique, une enquête devrait être menée sur celui-ci, et mené par des gens compétents, pour ne pas dire spécialisés. Ce n’est évidemment qu’une suggestion, qui tire son " extrémisme " du peu de conséquences de ces paroles sur la réalité.

Le second point est le plus important, celui de l’idole vivante : le grand chef et sa femme, ici, une valeur masculine et une valeur féminine (dans l’idéal du taoïsme et parce que la secte accepte les deux sexes), sont représentés sous forme de photos, ils se trouvent dans chaque pièce, jusque dans les endroits les plus intimes ; on les voit le matin ; on les voit le soir. Ils vont de l’environnement " normal " de l’individu, de sa vie même, si bien que cette dernière finit par en dépendre : une prière oubliée devient un grand péché. Cela place aussi l’individu sous la photo et sous le regard qu’elle manifeste. Moon le voit, veille sur lui mais aussi le surveille (tel le Big Brother). Encore une fois, l’individu ne peut pas être seul. C’est même particulièrement comment les sectes et les systèmes totalitaires partagent la même folie des grandeurs à propos des effigies : on voit des portraits ou des symboles gigantesques ornés les murs intérieurs et extérieurs de leurs lieux de réunions. Cela participe au culte de la personne, mais aussi au culte de la grandeur, de la puissance, de la perfection, de l’universalité, etc., bref de tout ce qui est idéal et utopique. Par un effet boomerang, tout ce faste est le symptôme de la pauvreté de l’individu, et toute cette hiérarchie de l’inégalité régnante. Celui qui estime la communauté plus que lui-même est parfait membre de secte, puisque cette dernière, si c’en est bien une, peut alors lui demander n’importe quoi, même le pire.

On citera pour exemple la secte orientale des Hashishins, d’où vient le mot assassin : les guerriers étaient drogués ; il se réveillaient dans une sorte de paradis terrestre ; à leur réveil on disait qu’ils avaient vu l’au-delà, mais pour le mériter, ils devaient obéir au doigt et à l’œil à leur chef ; ainsi, pour impressionner des rois, celui-ci n’hésita pas à leur ordonner de se couper la gorge. Il en est de même en Afrique du Sud où un ancien roi avait tant de pouvoir sur ses soldats qu’il pouvait leur demander, toujours pour impressionner ses hôtes, de sauter du haut d’une tour, l’un après l’autre. On pourrait multiplier les exemples.

Le moonisme n’est pas aussi dangereux pour ses membres, mais il a prouvé qu’il l’était pour ceux qui ne l’étaient pas.

" Vu par un esprit occidental, le moonisme est aisément perçu comme un attrape-nigauds qui ne peut séduire que des naïfs. On ne peut qu’être choqué par le contraste entre la vie de sous-prolétaires des basses couches de l’organisation et le faste des dirigeants. Le personnage de Moon lui-même est fort peu sympathique : plusieurs fois traîné en justice pour délits sexuels ou fraude fiscale, il apparaît comme un homme sans scrupules qui a trouvé une activité lucrative et conforme à ses ambitions. Le phénomène Moon est manifestement à contre-courant du christianisme dont il prétend se draper. (…).

" Si l’on se place d’un point de vue asiatique, il est intéressant de noter que Moon est bien dans la ligne des " nouvelles religions " d’inspiration bouddhiste dont le Japon connaît plusieurs exemples depuis le début du siècle. En particulier, il n’est pas sans rappeler Sokka Gakkaï, mouvement également très politique qui s’appuie sur le Nichiren Shoshu, sorte de bouddhisme réformé présenté sous un jour moderne. ".
 
 

 

Signalons au passage que cette référence affichée au christianisme et que ce bouddhisme réformé ne sont pas le fruit d’un hasard ou d’un choix : ils sont le reflet d’un double mouvement d’idées – et de croyances – entre l’occident et l’extrême-orient. Ainsi, tandis que chez nous le bouddhisme (non réformé) est la mode et que Jésus-Christ est l’objet de plaisanteries, ce dernier a un grand succès en Asie, où il s’affiche sur de nombreux tee-shirts par exemple, et le bouddhisme, lui, change pour éviter de passer de mode….

" Pour conclure, il semble bien que la religion ne soit chez Moon qu’un support idéologique à la constitution d’un empire économique et d’une machine politique anti-communiste. Le poids de Moon se situe à ce niveau, comme en témoigne son action : à partir de la Corée, du Japon et des Etats-Unis où se concentrent ses plus gros moyens, le mouvement même des opérations financières considérables dans les pays d’Amérique latine tels que l’Uruguay, la Bolivie ou le Chili. En Uruguay par exemple, Moon dispose d’un journal, de deux imprimeries, d’un hôtel, d’un centre de congrès et d’une grande banque.

" On évalue à 700 millions de dollars les bénéfices annuels du mouvement dans son ensemble, ce qui place le groupe à la hauteur de Toyota et devant Unilever ou I.T.T. Nous sommes bien loin de nos conceptions occidentales de la vie spirituelle. ".

 

C’est même une des caractéristiques de la modernité : l’existence de sectes gigantesques, internationales, brassant des millions de dollars et des millions d’individus. Si la secte Moon a disparu, il en existe une, américaine, qui est aujourd’hui en pleine extension (cf. le passage de ses membres dans des émissions télévisées) : la Scientologie.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La Scientologie : la puissante
 
 

La Scientologie est une secte, indiscutablement. Les nombreux procès auxquels elle a " participé " aux Etats-Unis et maintenant en Europe devraient suffire à le prouver . C’est une secte qui fonctionne, un modèle pour d’autres sectes. Même si elle n’est pas représentative des sectes en général, elle est intéressante par plusieurs points : elle est puissante, elle le sait, et c’est pour ça que son danger n’est pas directe, mais indirecte, par la manipulation de millions d’individus, de certaines célébrités, par la manipulation de fonds monétaires, par des groupes de pressions, le tout défendu par des myriades d’avocats…

Les informations qui suivent proviennent des Religions de l’Humanité (Criterion) de Michel Malherbe :

" Cette organisation se donne le nom d’église en précisant qu’elle est une philosophie religieuse appliquée.

" Le fondateur de la scientologie est un Américain du nom d’Hubbard ; il a écrit son ouvrage de base intitulé La dianétique, science de la santé mentale après avoir publié précédemment, semble-t-il, plusieurs livres de science-fiction. (…) ".
 
 

 

Ce n’est pas " semble-t-il ", même si l’Eglise de la Scientologie tend parfois à la cacher. Presses Pocket a dernièrement publié les nombreux romans de cet auteur, aujourd’hui mort, qui a créé un secte faute d’avoir eu le succès espéré dans le métier d’écrivain. Rappelons que ce fut aussi le cas d’Hitler, qui dévia vers l’extrémisme politique à la suite de ses déboires dans la vente de ses tableaux. A la fin de ces ouvrages, publiés, je le répète, chez Presses Pocket, il y a une biographie mensongère de l’auteur : grand écrivain de science-fiction avait qu’il avait du mal à se faire publier, médaillé de la seconde guerre mondiale pour avoir sauvé la vie à un ami au risque de sa vie, et autres thèmes héroïques… Aux Etats-Unis, les romans de L. Ron Hubbard furent déjà placé en tête de liste de ventes en librairies. Il faut dire que l’Eglise avait pris soin de les publier, de les vendre puis de les racheter tous exprès (cas relevé dans un article du Reader’s Digest) : dans le but de se faire de la publicité et d’inciter certains à lire… La dianétique est arrivée en France avant les romans, il y a quelques années. On pouvait entendre sa publicité sur des radios, telle que Rire et chansons (97.4), sous les apparences d’un livre de spiritualité, contenant des conseils pratiques pour améliorer sa vie et sa joie de tous les jours…

" (…) En 1954, il fonde en Californie la première église de scientologie puis, après des succès divers, il disparaît de la scène publique en 1977 sans qu’on sache s’il est mort ou vivant. ".

 

Le mythe, encore le mythe…

" Malgré des difficultés nombreuses, cette organisation est présente dans plus de 30 pays et elle compterait plus de 2 millions d’adeptes. On évalue ses revenus, rien qu’aux Etats-Unis, à 150 millions de dollars par an.

" C’est donc un réel succès qui semble incroyable quand on se penche sur ce que cette église " propose. A l’encontre des religions qui se préoccupent d’abord du destin spirituel de l’homme et en déduisent ensuite des règles de vie et de comportement, la scientologie déclare vouloir avant tout améliorer le comportement et seuls les individus dûment sélectionnés entrent plus avant dans le système.

" Cette trouvaille ne manque pas de finesse : il est facile de racoler des passants, de préférence désœuvrés, pour leur faire remplir un questionnaire analysant leur comportement. Fatalement, il apparaît quelque chose qui ne va pas : chacun est toujours un peu dépressif, instable ou malheureux.

" La scientologie déclare alors détenir la solution scientifique infaillible à ce cas préoccupant. Le sujet qui se laisse tenter devient intéressant : on peut lui vendre des séances d’audition ou de purification et surtout une abondante littérature scientologique. Si l’intéressé est désespérément à la recherche d’une solution à ses problèmes, il se sent compris par ces gens sûrs d’eux-mêmes qui emploient un vocabulaire d’autant plus savant qu’il est incompréhensible. ".
 
 

 

Seules deux caractéristiques sont à l’encontre des religions et de la plupart des SR : améliorer le comportement et leur faire remplir un questionnaire. C’est qu’il s’agit d’intérêts récents, d’où peut-être son succès, et de méthodes de " marketing " - ainsi que nous le verrons plus bas avec l’Eglise du Christ. Les caractéristiques suivantes, par-contre, sont aujourd’hui monnaie courante. Elles manifestent chacune un aspect de notre société :

" Il n’y a dans tout cela aucun contenu spirituel et si l’on recherche quelle vision du monde sous-tend cette psychothérapie, on tombe alors en pleine science-fiction : nous sommes habités par des êtres venus d’une autre planète à la suite d’une guerre des étoiles et ces êtres sont prêts à nous apporter la paix, la santé, la puissance et le bonheursi nous abandonnons notre " mental réactif ", c’est-à-dire, en interprétant, notre capacité de réfléchir.

" Tout se passe comme si l’astuce de l’organisation consistait à sélectionner, grâce au questionnaire, des gens psychiquement faibles ou vulnérables pour ensuite les exploiter jusqu’aux limites de leur crédulité. C’est le côté " scientifique " de la méthode qui repose sur une analyse de marché apparemment bien faite, d’après les résultats constatés. ".
 
 

 

L’analyse de marché en question a conclu que la science était à la mode. Tous les magazines, et toutes les disciplines se veulent " scientifiques ". C’est ainsi que la fiction a été détrônée par la science-fiction, et les dieux par les petits hommes verts. Ainsi, ce n’est pas un hasard s’ils parlent de " guerre des étoiles " : parce qu’il y a là une allusion au film du même nom, un film au succès planétaire, par-delà les générations, un film où les " chevaliers jedi " ne sont que la projections des héros de nos légendes dans le futur (thèse de Campbell). Amusant, mais innocent. Il est étrange, enfin, de considérer ces êtres comme faisant partie de nous, mais d’autres traditions parlent bien d’esprits, de djinns, de phénomènes de possession, ou encore de spiritisme : ils restent dans la lignée, seule la forme change. Par-contre, c’est être optimiste (par opposition au pessimisme général - ou particulier des futurs adeptes) que considérer ces " intrus " capables ou même ayant le devoir de nous apporter la paix, la santé, la puissance et le bonheur. Il s’agit presque de dieux personnels, devant nous permettre d’accomplir des désirs non pas humains, ni même extra-terrestres, mais tout simplement instinctifs : la paix, c’est-à-dire être respecté ; la santé, c’est-à-dire être immortel ; la puissance, c’est-à-dire dominer ; le bonheur, c’est-à-dire la liberté. On peut résumer cela aux rubriques de l’horoscope : le cœur pour le sexe (le plaisir, la reproduction), la santé pour l’immortalité (la peur de la mort), le travail pour l’argent (la domination, la sélection naturelle). Ce n’est plus seulement une analyse de marché : c’est une analyse de la nature humaine. Autrement dit : faire croire aux gens que vous leur donnerez ce qu’ils désirent, envelopper leur espoir dans de la soie, des images et mots, et vous obtiendrez d’eux, dans l’instant présent, ce qu’eux-mêmes sont incapable de voir (le désir brut, sans " papier cadeau "). Cela revient à échanger l’avenir promis contre son présent, et son idéal contre la forme instinctive :

 

C’est ainsi que beaucoup de membres de sectes acceptent d’être malheureux au présent dans l’espoir d’être heureux dans l’avenir. Mais les sectes sont dans une période de décroissance (par opposition au terme économique de la croissance), car la crise a institué un esprit de carpe diem dans les esprits : actuellement, on a tendance à vouloir être heureux aujourd’hui de peur d’être malheureux demain. Mais on a troqué le désir contre la peur : c’est toujours un moyen de pression pour les sectes.

Or, ce travail-ci, l’exploitation des faiblesses à des fins personnelles, c’est celui de tout manipulateur, qu’il soit ou non responsable d’une secte. Or, les manipulateurs, il y en a toujours eu : par exemple cet " escroc de la spiritualité ", nommé Edward Kelley (un repris de justice) qui fit croire à John Dee (savant, astrologue, philosophe, kabbaliste et alchimiste) qu’il était doué de pouvoirs de spirite (les premiers médiums de l’histoire), l’escroqua durant des années (un ange, parlant par la bouche de Kelley, sommait à Dee de lui faire une pension de 50 livres), lui prit sa femme (en échange de la sienne) et finit tout de même par être condamné à la détention perpétuelle . Cela se passait au XVIème siècle - Dee avaient ses entrées dans toutes les cours des rois d’Europe mais mourut délaissé de tous. Kelley aurait-il inventé la première secte au sens péjoratif du terme ? Ou la secte la plus petite, celle qui fonctionne à deux ?

On peut aujourd’hui avoir ces manipulateurs pour concurrents, pour collègues ou même pour amis. J’en connais précisément un, très conscient des techniques qu’il utilise, et qui s’est amusé à manipuler avec un de ses " semblables " une classe entière au collège, puis qui a continué en grandissant, non pas à manipuler, mais à approfondir sa connaissance de la nature humaine. Je le revois encore quelquefois : il manipule d’autres de mes amis, sans même qu’ils s’en aperçoivent (les amener sur tel sujet de conversation, leur faire croire le contraire de ce qu’ils disaient, les inciter à acheter plus qu’ils n’avaient prévus, faire tomber amoureux, provoquer des haines, etc.), et j’en discute ensuite avec lui ; car du moment où j’ai été conscient de son jeu, car pour lui ce n’était que ça, il ne pouvait plus ensuite me leurrer. Mais il reste quelqu’un de très " charismatique ". On le sait : tous les leaders sont nécessairement des hommes charismatiques. Hitler est le cas que nous connaissons le plus, à moins qu’on soit de foi chrétienne, dans quel cas ce serait plutôt le Christ. Mais ces meneurs d’hommes n’atteignent la postérité, le sommet de leur art, qu’en situation de crise sociale, lorsqu’il y a guerre ou révolution. Le reste du temps, ils manipulent en secret. C’est sans doute le cas de nombre d’individus qui dirigent, qui éduquent ou qui convertissent dans les religions, et à plus forte raison dans les sectes : parce que les sectes sont instables et dynamiques, parce qu’ils tiennent alors un rôle centrale, ce qui est compense bien la célébrité. C’est ainsi que j’en arrive à la conclusion qu’il doit exister dans les sectes des individus particulièrement intelligents, mais n’ayant pas nécessairement de diplômes : car l’expérience de la vie et des individus suffisent pour " dominer " un diplômé des grandes écoles ou un fils de riche qui ne connaît rien du monde et de ses réalités. Ce n’est pas un hasard si la Scientologie opère principalement dans les universités qui forme les futurs PDG ou politiciens, et si les principales victimes des sectes sont des jeunes gens riches (des artistes ou simplement des résidents de Beverly Hills). Les exemples sont innombrables…

" Est-ce que la lecture des écrits de Hubbard dans une ambiance recueillie mérite que la scientologie se désigne sous le nom de religion ?

" Selon les critères habituels, sûrement pas, mais le nom de religion ne bénéficie d’aucune protection juridique, comme c’est le cas des produits du commerce. C’est pourquoi un arrêt de la Cour d’appel de Paris de 1980 n’a pu que reconnaître la qualité de religion à l’Eglise de la Nouvelle Compréhension, autre nom de la Scientologie. ".
 
 

 

Encore une fois : nous appelons à la réaction de la justice, et plus précisément ici de la jurisprudence.

Toute enquête sur les sectes s’oppose cependant à un problème de taille : elles changent couramment de nom, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, et à intervalle régulier. Certaines multinationales font la même chose avec leurs filières, mais c’est pour une autre raison : donner l’apparence de PMI/PME pour bénéficier d’aides de l’Etat, et, le cas échéant, licencier pour cause de " faillite ". Les sectes, elles, le font parfois aussi, quand le fisc les approche, mais ont le plus souvent des raisons plus profondes, plus incontournables : ne pas porter le nom d’Eglise, qui fait trop penser aux sectes ; échapper aux poursuites judiciaires ; donner un nom long et compliqué pour éviter de comprendre quoi il s’agit, pour donner une air " savant " ou pour, simplement, ne pas copier une secte qui existe déjà.

Là encore, on peut faire un rapprochement avec le monde de l’économie : certaines entreprises jouent sur les noms et les changements de noms parce qu’elles servent de paravent aux transactions d’argent pour la drogue ou les armes, par exemple. La Mafia est un très bon exemple de " secte économique "…

Les sectes sont ainsi très difficiles à repérer : celles ce cachent sous des noms, sous des mots, sous des idéaux qui sont tous faux, illusoires, mais ô combien révélateurs des attentes déçues des trop nombreuses personnes, hommes et femmes, qui y échoient.

L’Eglise du Christ : le marketing appliqué à la religion
 
 

Cette secte nous permettra d’exprimer plus clairement, c’est-à-dire par l’exemple, la syncrétisme entre religion et économie, entre église et entreprise, entre fidèles et consommateurs… Ne dit-on pas d’ailleurs : fidéliser la clientèle ?

Aussi connue sous les noms d’Eglise du Christ de Paris ou de Mouvement Boston, pour ne citer que les plus connus, cette secte à la particularité de toujours composer son nom en fonction de la ville où elle s’implante. Mais avant de la traiter de " secte ", car ce terme n’est plus aujourd’hui que péjoratif, il faut bien comprendre le mouvement d’où elle est issue, comprendre qu’il s’agit d’une dissidence d’une religion à l’intérieur d’une autre dissidence qu’est le protestantisme.

Comme un dessein remplace parfois de longs discours, vous le trouverez page suivante.

L’Eglise du Christ (la secte) a eu beaucoup de difficultés à garder ses membres en ses débuts : alors qu’elle sélectionnait beaucoup les futurs adeptes, elle a commencé à favoriser " l’évangélisation " par petits groupes. Ses techniques de conversion accélérée sont directement inspirées des nouvelles méthodes de marketing, si bien que l’évolution de cette secte reflète celle d’un certain type de marketing.

Celui-ci nous aidera à mieux comprendre la logique de cette secte, des autres qui naissèrent à la même époque aux Etats-Unis, ainsi que de toutes celles qui les imitèrent et les imitent encore. Tout se base sur l’arborescence : chaque adepte doit amener un nouvel adepte, et chaque église doit construire une nouvelle église. D’après ce principe, et d’après un calcul mathématique, ils devaient avoir évangélisé toute la planète en 30 ans.

Le Zen pose aussi cette question : Combien de temps te faut-il pour convaincre deux personnes de ta pensée ? Combien te faut-il alors pour convaincre le monde entier ?

Un autre moine zen raconte aussi l’histoire, devenue célèbre, du roi et de l’échiquier : un homme, pour se faire payer ses services, proposa d’être payer avec du blé, en additionnant tout ce qu’on pourrait mettre sur une échiquier si on plaçait un brin sur la première case, deux sur la seconde, quatre sur la troisième, seize sur la quatrième, etc. C’est-à-dire à multipliant à chaque fois le chiffre par lui-même. Le roi accepta : Un échiquier, se disait-il, c’est petit… Or, le total dépassait la production annuelle...

Il s’agit là de la même croissance exponentielle qu’on observe dans une culture de bactéries.

Le but est donc de ne pas perdre de temps : il est demandé à chaque membre de ramener une ou deux personnes.

Seconde précepte : prévoir. C’est-à-dire : s’implanter dans des universités prestigieuses à tout prix afin d’avoir mainmise, par la suite, sur les futurs PDG et les futurs politiciens.

Troisième précepte : procéder par ordre. Les villes-clefs passent ainsi avant les campagnes.

Heureusement pour nous, cette secte est actuellement en déclin. Pourtant, elle est encore jeune, puisqu’elle n’a que 15 ou 18 ans. Les bostoniens sont 80 000 dans le monde, dont entre 1000 et 2000 en France, alors qu’hier ils étaient entre 5000 et 6000.

Toutes les Eglises protestantes sont autonomes, mais il existe une Fédération Protestante ; l’Eglise du Christ avait pu y rester jusqu’en 1992, mais fut ensuite limogée suite à ces propos : le mouvement bostonien, lui, dit avoir décidé de partir.

Quand les adeptes rentrent dans la secte, ils n’ont au début aucun renseignement sur celle-ci, sur son organisation comme sur son étendue.

L’intérêt que l’on porte aux sectes les incite à se cacher de plus en plus. Cet intérêt à commencé avec le suicide collectif organisé par le Temple Solaire : nous nous sommes senti menacé car c’était la première fois que de telles mésactions avaient lieu sur le continent, si proches de nous.

De fait, les curieux, futurs membres, qui s’intéressent à ce mouvement religieux y voient une sorte de compromis, de syncrétisme, entre une société et une communauté, entre l’individu et le savoir, avec une vie simple et une certaine dose de laïcité.

Lorsque les membres ont accès aux informations portant sur l’Eglise, son histoire a été entièrement réécrite.
 
 


PROTESTANTS

(le salut s’obtient non pas par les actes mais par la grâce de Dieu)

 



 
 

EVANGELISTES PRESBYTERIENS METHODISTES BAPTISTES

(réformés) (méthode pour arriver au salut)
 
 

EGLISES DU CHRIST

(vie stricte)
 
 

scission



 
 

Eglises du Christ dites " traditionnelles " Mouvement Boston

(religion) Eglises du Christ dites " bostoniennes (secte)
 
 

 

Les " recruteurs " se disent toujours chrétiens. Ce sont des individus sympathiques, attentifs à vos besoins et à vos goûts. Ceux-ci demandent, après un temps, à leurs " amis " de les aider à faire, c’est-à-dire à faire eux-mêmes, une étude de la Bible. Celle-ci est souvent indirecte, prise dans la conversation. Si la personne accepte, répond un peu près aux critères, on passe à la phase suivante, sinon on la laisse tomber.

On présente l’accès à l’Eglise comme un succession d’épreuves, parfois difficiles (mais aujourd’hui de moins en moins), afin de se sentir privilégié d’être membre, afin surtout de tout faire pour être accepté : c’est donc placer l’individu dans un état de dépendance. Déjà.

Pour l’Eglise du Christ, de Paris ou d’ailleurs, tous ceux qui ne sont pas baptisés ne seront pas sauvés lors du Jugement Dernier. Cela peut concerner ses amis, les membres de sa famille et surtout ses ancêtres. Ce dogme incontournable conduit de nombreux membres à quitter le mouvement. C’est le " grand écrémage ". Ceux qui restent resteront jusqu’à la fin. Eux-mêmes, pourtant, ne sont pas considérés comme sauvés : il faut faire ses preuves. C’est en fait le système de la carotte et du bâton : vous serez sauvés, mais…

Leur dogme stipule aussi que le royaume de Dieu se trouve à l’intérieur et à l’extérieur de Dieu, citations de l’Evangile de Matthieu à l’appui. Ce royaume extérieur, c’est celui de la communauté : le bien-être de celle-ci participe donc de son propre salut.

Précisons leur méthode. A chaque fois, les individus évitent de dire " Je ", ils citent la Bible. Ainsi, quand on n’est pas d’accord avec eux, on n’est pas d’accord avec Dieu, donc on ne croit pas en lui… Pour un croyant, ça peut marcher.

Précisons aussi que la Bible référée n’est pas toujours la Bible originale, intégrale : on sait, par exemple, qu’il manque des versets à la Bible des Témoins de Jéhovah et que les Mormons ont rajoutés des versets de leur prophète. Leur prophète et fondateur Joseph Smith (1806) est même allé jusqu’à écrire un livre prétendument traduit de l’égyptien, où il était conté que les Indiens d’Amérique (puisque les Mormons sont en Amérique) sont les descendants de la douzième tribu d’Israël – la tribu perdue de l’Ancien Testament.

On sait aussi que les sectes, plus que toutes autres religions, s’octroient des libertés avec les textes " sacrés " et les interprétation qu’on peut en faire. Ou bien elles extrapolent librement, comme les Mormons qui ont toujours un " prophète " vivant à leur tête, et qui se sont faits les spécialistes de la recherche généalogique dans le but de " baptiser les morts " ; ou bien elles recherchent la pureté par l’austérité, en interprétant littéralement les textes et les paraboles, par exemple la secte dissidente des Mormons, les Hamishs, qui refusent tout changement des mœurs et ne particulier l’apport technologique. Ou par exemple l’Eglise du Christ…

La secte empêche ses membres de lire d’autres livres que la Bible : non pas que leur lecture soit interdite, mais plus indirectement, toujours par le piège de la logique (ou de la rhétorique), puisque la voie du salut est longue et pleine d’embûches il n’y a donc pas le temps pour faire autre chose. Cela qui contredit à cela se voit mener sur une autre voie : celle de la culpabilité.

A chaque fois qu’un individu commet un impair, on évite de lui signaler : on s’arrange pour lui faire croire que l’idée vient de lui. Le but est de cultiver sa culpabilité.

C’est dans le même but qu’ils " contredisent " en permanence l’individu : ils cherchent à détruire sa personnalité afin de mieux la reconstruire (à leurs propres fins). La méthode est personnalisée : s’il est bien avec ses parents, on lui dit de s’en défaire ; s’il est mal avec eux, on lui dit de se réconcilier ; s’il est extraverti, on lui demande de se calmer ; s’il est introverti, on lui demande de se tourner vers l’extérieur ; etc. Les changements sont violents, ils provoquent une rupture. Chaque échec conduit à plus de culpabilité, donc plus de dépendance. La famille de la victime se trouve parfois animée de sentiments contradictoires, entre le fait qu’elle la sache dans une secte, et le fait, par exemple, que la personne commence à faire son lit, la vaisselle, à dire " bonjour, comment ça va ? ", etc. Les bostoniens répètent toujours les mêmes ordres/conseils au nouveau venu, et cela va très loin : s’il est indépendant, il doit devenir dépendant (ou l’inverse). Il doit ses échecs à lui-même et ses réussites à la secte, d’où une dépendance finale. L’individu est poussé à remettre en question l’ensemble de sa personnalité. Il doit faire le deuil de soi. S’il ne s’intéresse qu’aux idées abstraits, il doit devenir matérialiste ; ou inversement. Ce système peut fonctionner sur des individus qui n’ont pas une structure positive, équilibrée, qui n’ont pas confiance en eux, dans leur capacité d’évoluer, mais dans tous les cas, l’individu doit se renier : il est alors entièrement entre les mains de la secte. Chaque remarque deviendra un jugement de valeur ; il deviendra alors très facile de le manipuler. Ce n’est pas un hasard, finalement, si des sectes comme celle-ci sont nées aux Etats-Unis à l’époque de la psychanalyse sauvage, dans les années 70 : elle s’en sont directement inspirées. Elles ont tiré des leçons utiles, dans un mauvaise but - mais la création d’un nouveau moyen, d’une nouvelle technique ou d’un nouveau savoir ne garantit jamais de l’utilisation qui en serait faite. Ainsi, un des modes thérapeutiques, les plus efficaces mais aussi les plus éphémères, est celui de la catharsis, de l’action communautaire. Les individus se sentent mieux sur le moment, en répandent l’idée, sont redevants des personnes qui les ont aidés, puis, lorsque l’effet s’effacent, cherchent à nouveau l’aide de ses individus : c’est pour cela aussi que les sectes ont besoin de leaders charismatiques.

Il est important de préciser que les moyens marketing et publicitaires, toutes les techniques de la communication changent aussi vite de la publicité. Le grand public ne commence à les connaître que lorsqu’elles sont déjà caduque. Il est ainsi plus facile de se faire avoir qu’on ne le pense.

Citons un exemple : les shows télévisions en quête de fonds. Il s’agit en fait d’élans de générosité provoqués, parfaitement orchestrés, planifiés, etc. Cela arrive doucement en France, mais aux Etats-Unis, plusieurs personnes ont déjà vendu leurs biens, donner leur voiture, hypothéqué leur maison, pris aux pièges de ces techniques de ventes amplifiées par la télévision, la bonne cause et le temps qui presse… Ce système marche aussi mieux aux Etats-Unis parce que la population est plus vieille et qu’elle a donc plus capitalisé. C’est pourtant le même système que nos sectes modernes. Quand à savoir lequel a commencé, la secte ou l’entreprise…

Le Mal est considéré comme omniprésent, d’où les erreurs, d’où la culpabilité. Mais s’il est présent dans la secte, dans se membres, il est considéré que le monde extérieur, en dehors de la communauté, est pire.

L’idée de Dieu, elle, évolue en fonction des courants idéologiques de la société : au début, il s’agissait de se racheter, de lui demander pardon ; le salut était le but ; ensuite, le Diable se faisait ennemi de Dieu, il fallait le combattre ; puis Dieu lui-même se transforma en " père fouettard " ; on veut être proche de lui mais en même temps on en a peur ; aujourd’hui la tendance générale des sectes serait plutôt de considérer Dieu comme " amour ", ce qui va aussi avec l’idée de privation de cet amour. Nous restons finalement dans un contexte psychanalytique.

Ajoutons qu’il se pratique dans de la délation, des confessions, des surveillances mutuelles et que cela crée parfois une atmosphère de peur dont la victime, qui ne veut se considérer ainsi, n’arrive pas à déterminer l’origine – ce qui augmenter encore cette peur.

Il s’agit donc d’un système basé sur la culpabilité, et partant, de tout ce qui permet l’accroissement de celui-ci au profit de la communauté et des " prêtres " qui la représente. Toute la structure, toutes les épreuves passées ou échouées, emprisonne dans une étrange dichotomie : d’une part je suis coupable de mes malheurs (pas la communauté), d’autre part quand j’atteins le bonheur, c’est grâce à la communauté (pas de responsabilité). Cela aboutit à des phrases du style : " Comment j’ose, moi, penser du mal de quelque chose qui m’a sorti de mes problèmes ? ". Parfois, ces problèmes sont réels, souvent ils sont créés de toute pièce, comme par exemple dans le reniement de sa personnalité et de ses anciennes valeurs.

Les bostoniens, comme les autres sectes, ont tendance à redéfinir tous les mots (en fonction de leurs dogmes) et d’en inventer des nouveaux. Si on sait que l’Eglise du Christ en crée ou en recrée ainsi une centaine, qui doivent être appris par cœur, la Scientologie, elle, a jusqu’à 5000 mots nouveaux. Le résultat est un enfermement par les mots. Prisonnier du langage de la communauté, l’individu ne peut plus sortir de celle-ci, même s’il en est sorti physiquement. Comme sa langue devient autre, même si les victimes restent " bilingues ", il devient plus difficile de communiquer et donc de les soigner.

Pour eux, les jeux de mots se confondent avec le réel, hors même de tout contexte. Les mots et les choses nommées ne font qu’un. Ainsi, celui qui apprend la Bible n’a pas besoin d’exégèses : il n’y a de valide que l’interprétation littérale (superficielle, fanatique).

Les bostoniens appartiennent à des catégories socioprofessionnelles de moins en moins diversifiées : aujourd’hui, Bac+3 ou Bac+4 deviennent un minimum. Le mouvement n’attire pas beaucoup les intellectuels, au sens strict, mais principalement des étudiants ou des gens qui travaillent mais qui ont fait des études supérieures. L’Eglise du Christ est donc élitiste. Elle n’est pas la seule : nous l’avons déjà vu avec la Scientologie. D’autres sectes parlent même de génocratie, comme dans le Temple Solaire : c’est-à-dire la sélection des individus d’après leurs gènes. Un nouvel eugénisme.

Il est très important de considérer les victimes des sectes autrement que comme des individus fragiles, stupides, névrosés ou pauvres : ce mythe favorise au contraire les sectes.

L’Eglise du Christ est sélective : elle ne désire pas perdre de temps à l’ " évangélisation " des individus. Depuis que le combat – la médiatisation – contre les sectes a commencé, les rites de passage (le " baptême ") se déroulent cependant de plus en plus vite, afin de compenser la perte d’effectif.

Les bostoniens donnent 10% de leur salaire au Mouvement, comme les juifs donnaient autrefois une partie de leur récolte, et comme les catholiques au Moyen Age. On trouve toujours des preuves dans la Bible : il y a tant de textes, tant de mots, il est loisible d’y lire une chose et son contraire.

Il existe aussi une logique de l’argent : plus on donne à l’Eglise du Christ, plus on sacrifie de soi, donc plus vite on monte les échelons. Le même système s’observe dans bien des sectes, par exemple dans la Scientologie : plus on paie, plus son grade est élevé. C’est aussi pour cela que la hiérarchie est compliquée et que " long est le chemin du bonheur "…

Signalons au passage que les psychiatres américains disent parfois la même chose, sous d’autres termes : payer au médecin fait partie de la thérapie. Dans les deux cas, on place la transaction monétaire à un autre niveau, pour éviter de voire ce qu’elle est : une escroquerie.

Quand la victime s’en rend compte, il s’agit toujours d’un drame.

Pourtant, ce qui est étonnant, c’est que le protestantisme auxquels la secte se rattache ne prône pas, comme dans le catholicisme, les valeurs de la pauvreté : on peut vivre bien, gagner de l’argent sans que cela pose de problème morale. Pour anecdote, signalons que la France, essentiellement catholique, interdisait le métier d’usurier, même à très faible taux, jusqu’à une époque récente. Le catholicisme l’interdisait, mais pas la religion juive : d’où certains problèmes qui en découlèrent…

Généralement, la victime qui commence à se rendre compte que le système auquel elle appartient défaille croit être la seule à s’en apercevoir. C’est typique. Ce n’est pas dit, mais c’est pourtant partagé. Ils ont " peur " de le dire, ils ont même peut de se le dire, car cela entraînerait de la culpabilité, et la culpabilité, c’est le Mal.

Maintenant, le plus choquant, le plus extrême de la méthode " marketing "  est les " recruteurs " suivent des cours pour devenir les meilleurs amis du monde. Parce que chaque cible à son recruteur, son meilleur ami, ce dernier peut se permettre de l’appeler souvent, de lui demander de ses nouvelles, de telle façon qu’ils obtiennent des informations précises sur son emploi du temps et peuvent en déduire d’une part ses revenus, d’autres part ses dépenses. On en déduit la cotisation que la personne devra plus tard versée au culte.

Toutes ces informations sont mises sur ordinateur ; autrement dit : tous les individus sont fichés. Certaines d’entre elles permettent de faire chanter l’individu au cas où il voudrait sortir de la secte.

L’Eglise du Christ obéit à la même structure que la secte Moon. Elles sont même des accords.

Il ne s’agit pas seulement d’un détournement de la religion au profit du marketing, mais bien d’un aspect marketing affilié à la religion. Non pas que la religion y trouve sa raison d’être, mais la foi a si peu d’aspects extérieurs, elle est si peu exprimable, que la religion doit pour se faire s’approcher d’un modèle, social, politique ou économique. Les deux derniers semblent les plus dangereux. Fonctionnels, mais dangereux. Pour illustrer et pour conclure, citons Michel Malherbe dans Les Religions de l’Humanité (Criterion) :

" Les plus vigoureux des détracteurs des religions n’en sont pas moins souvent fascinés par le pouvoir qu’elles exercent sur les esprits. Un agnostique ou un athée qui cherche à répandre ses idées se trouve ainsi paradoxalement conduit à employer certaines techniques de communication qui ont fait leur preuve dans l’expansion des religions. Les nazis et les soviétiques, par exemple, ont adopté d’enthousiasme le mot et la notion de propagande dont l’origine est la très catholique congrégation " de propaganda fide ", c’est-à-dire de la propagation de la foi. ".

Cette étude du mouvement bostonien a été possible grâce à l’intervention d’une jeune fille qui avait appartenu à cette secte, intervention qui a eu lieu au cours d’Anthropologie religieuse de Pascal Deshaye (université Denis Diderot, Paris VII).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La Science chrétienne : une secte en recul
 
 

Pour ne pas changer : Michel Malherbe dans Les Religions de l’Humanité (Criterion) :

" Une Américaine de fort tempéremment, Mary Baker Eddy, née en 1821, est la fondatrice de curieux mouvement chrétien connu principalement par son journal, le Christian Science Monitor.

" Les idées religieuses de sa fondatrice ne manquent pas d’originalité, au point qu’on peut se poser des questions sur la légitimité de l’emploi des deux mots qui désignent le mouvement. ".
 
 

 

Nous revenons ici sur la thèse d’un leadership nécessaire, c’est-à-dire d’un manipulateur, à la tête de toute organisation nouvelle et totalitaire, en particulier quand il s’agit d’une exploitation directe de l’homme par l’homme, autrement dit : une secte.

" Partant du principe que la matière ne peut contenir la vie, Mary Baker Eddy déduit que notre corps matériel ne peut connaître le mal ni la douleur et qu’il s’agit donc là de l’effet de notre imagination. Il suffit d’être convaincu de ce raisonnement et de se le dire pour être guéri. Curieusement, il n’est cependant pas interdit aux disciples d’aller, par sécurité, consulter un médecin…

" De la même façon, pour supprimer radicalement l’infidélité dans le mariage, la solution est de s’abstenir de toute activité sexuelle. ".
 
 

 

Les sectes commencent ainsi à contrôler le comportement, souvent par la privation de certains de ses aspects (médical et sexuel ici), avant et afin de mieux contrôler ce qui est la source logique du comportement en général : l’esprit.

" En matière religieuse, la Science Chrétienne se considère comme le Saint-Esprit lui-même. Quant à Jésus, il n’est pas Dieu mais un homme qui, plus que tout autre, représente le Christ, c’est-à-dire " l’idée divine " de Dieu.

" L’avènement du Christ à la fin des temps est interprété comme le développement progressif de son influence spirituelle dans le monde. ".
 
 

 

Cela signifie donc le développement progressif de l’influence spirituelle du Saint-Esprit dans le monde…

" Sous la férule dynamique de Mary Baker Eddy, le mouvement connût un certain succès qui lui permit d’ouvrir une cathédrale de 5000 places à Boston et des églises dans de nombreuses villes des Etats-Unis. Mais c’est surtout par sa littérature que le mouvement s’est fait connaître : outre des brochures purement religieuses, il eut l’idée intéressante de publier un quotidien d’information générale de bonne qualité avec un seul article d’inspiration religieuses par jour. ".

 

Encore une manière subtile, pervers, des sectes pour s’infiltrer dans notre réalité quotidienne…

" La propagande du mouvement est très centralisée et les messages lus chaque dimanche dans les différentes églises des Etats-Unis et du monde sont envoyés toutes les semaines de Boston.

" Les membres de la Science Chrétienne étaient 300 000 en 1930, ils ne dépassent pas 200 000 aujourd’hui ; le recul du mouvement s’accélérer : 257 églises et 97 salles de lecture ont été fermées depuis dix ans. En France, la Science chrétienne ne compte que quelques rares centaines de disciples. ".
 
 

 

C’est parce que le mouvement était très centralisé, justement, sur son leader charismatique qu’il a un eu succès rapide et qu’il aura une déchéance rapide. Il suffit alors que le leader vieillisse ou disparaisse pour que la secte fasse de même. Certains leaders n’acceptent pas cette fin, ou bien, certaines sectes ne peuvent simplement pas survivre sans lui (la base du dogme et de la dépendance), alors ils détruisent eux-mêmes leur secte, ils deviennent extrémistes, les sommes d’argent exigées deviennent faramineuses, les maltraitances augmentent, et cela se termine parfois par des suicides collectifs…

Nous verrons ci-dessous qu’il existe d’autres fins possibles.
 
 

Bhagwan : une secte morte
 
 

Est-il besoin encore de citer Michel Malherbe ? Vous savez, l’auteur des Les Religions de l’Humanité, publié chez Criterion

" Des sectes nouvelles apparaissent chaque année. Souvent elles s’étiolent dans l’indifférence, par lassitude de quelques adeptes d’origine ou par disparition du fondateur.

" Exceptionnellement, la disparition est brutale et dramatique. Chacun se souvient de la secte du Temple du Peuple qui avait établi son centre dans un village perdu de la forêt de Guyana. Son fondateur, Jim Jones, gravement malade, persuada ses fidèles, en majorité Nord-Américains, de se suicider collectivement. Le résultat fut un massacre de 912 pauvres gens, hommes, femmes et enfants. ".
 
 

 

L’histoire se répète, elle est mondiale : les sectes ont " suicidé collectivement " dans le monde entier, et cela a commencé il y a des années. On peut voir dans ces accélérations brutalités une réaction à la prise de conscience collective du phénomène, qui réduit les effectifs des sectes et leur amène des contrôles de police. On peut voir aussi dans cet extrêmisme des sectes un reflet de l’extrêmisme des religions ou même de l’extrêmisme des comportements en général en cette fin de XXème siècle. C’est que, dans nombre de leurs doctrines, l’an 2000 est souvent, à quelques années près parfois, la date de la fin du monde. C’est en réalité la date de la fin de la secte.

" La fin de la Fondation Internationale de Bhagwan relève davantage du burlesque. Mais commençons par le commencement.

" Un Indien, Rajneesh Chandra Mohan, né en 1931, enseigne la philosophie à l’université de Jabalpour. Ce travail routinier l’ennuie. En 1996, il se met à prêcher à Bombay, se fondant sur des illuminations qu’il aurait reçu à l’âge de 21 ans. Il devient le gourou d’une doctrine composite dans laquelle il occupe la place enviable de réincarnation de Bouddha. Sa personne doit être l’objet d’adoration ; sa philosophie épicurienne prône la vie, l’amour et le rire (les trois L : life, love et laughter). En particulier, il recommande une grande liberté sexuelle, excluant toute fidélité ou pudeur. Ses pratiques personnelles dans ce domaine lui valent quelques ennuis. Il déménage de Bombay à Poona en 1974 et y prospère au point d’essaimer en Occident. On compte chaque année près de 20 000 convertis, dits " sannyas ", qui portent des tuniques grenat ou orange, couleurs du soleil levant.

" Les autorités de Poona le trouvent encombrant, privent son organisation du statut d’association et lui réclament un arriéré considérable d’impôts. Il quitte l’Inde en 1981 avec une quinzaine de proches et six millions de dollars, laissant les autres disciples sur place sans guide spirituel.

" Il s’installe aux Etats-Unis où une milliardaire un peu dérangée lui fait cadeau d’une propriété de 25 000 ha dans l’Orégon, sur le territoire du village d’Antelope.

" Ses fidèles se multiplient à nouveau : ils créent des routes, plantent des arbres, installent une piscine chauffée pour que le gourou apprenne à nager. La secrétaire privée et compagne du maître, Ma Ananda Sheela, de 18 ans plus jeune que lui, dirige admirablement l’ensemble d’entreprises qui se constitue à force de travail bénévole : hôtel, chaîne de restaurants végétariens et de discothèques, maison d’édition, jusqu’à des usines de produits chimiques et une compagnie aérienne, avec des filiales en Allemagne fédérale et aux Pays-Bas. On atteint 6000 disciples permanent et un poids économique de plus de 100 millions de dollars. Le gourou dispose personnellement de 92 Rolls-Royces.

" Entre temps, Antelope est absorbé par l’organisation. Ses 40 habitants ne peuvent plus être représentés au conseil municipal, le village est rebaptisé Rajneeshpuran et on légalise le nudisme dans les jardins publics. On dit que le mouvement compte plusieurs centaines de milliers de sympathisants dans le monde.

" Et puis soudainement, la collaboratrice bien-aimée du Bouddha réincarné, lassée des caprices enfantins du gourou, s’enfuit avec une vingtaine de disciples après avoir assuré ses moyens de subsistance.

" Le maître, effondré, liquide son empire et son mouvement. Les disciples sont renvoyés et laissés à la contemplation de leur naïveté. Pourtant 90% d’entre eux ont fait des études secondaires et 37% ont un diplôme universitaire ! ".
 
 

 

Encore un exemple secte basée et même dépendante de son fondateur, un homme charismatique. Il ne s’agit pas seulement d’un escroc commun, mais d’un professeur de philosophie. Il est donc parfaitement apte à gérer les croyances et les questions de personnes qui ont fait des études secondaires ou qui ont un diplôme universitaire.

Sa doctrine est composite, c’est-à-dire syncrétique. C’est même très tentant dans l’hindouisme : être la réincarnation du Bouddha, c’est potentiellement possible. Krishna, par exemple (de la secte Hare Krishna) était une des réincarnations de Vishnou, attestée par l’hindouisme. D’autres réincarnations sont encore possibles. Le bouddhisme, qui découle de l’hindouisme, conçoit de même que des lamas ou des rimpotché puissent se réincarner. Comme n’importe qui, en fait, qui fait encore partie du samsara ou roue de l’existence et des réincarnations. A trois différences près cependant : les éveillés peuvent choisir ou non de se réincarner ; ils peuvent choisir leur corps, l’endroit, la date de la naissance ; ils se souviennent de leur existence précédente. C’est d’ailleurs grâce à ce troisième avantage qu’ils peuvent se déclarer réincarnation d’untel. L’hindouisme, comme le bouddhisme, cherchent pourtant des preuves : l’auto-proclamation n’existe pas comme dans les sectes. Rajneesh Chandra Mohan a donc dû pratiquer un syncrétisme religieux, entre l’hindouisme, le bouddhisme et sa propre personne. Entre hindouisme et bouddhisme, surtout, parce qu’il n’y a en effet que dans l’hindouisme que les dieux se réincarnent, or dans le bouddhisme, Bouddha est considéré comme un dieu, mais il n’est pas un dieu et même s’il est éveillé, il n’a pas décider de se réincarner - le but étant justement la libération du cycle des morts et des renaissance. Qu’il est attribué cette " réincarnation du Bouddha " à sa propre personne n’est par-contre pas très étonnant.

Sa vie et sa fin non plus, ne sont pas étonnantes dans leur déroulement, même si elles peuvent étonner par leur ampleur, inquiéter par leurs conséquences sur des milliers d’individus. Il s’agit d’une vie comme tant d’autres, avec ses bonheurs, ses malheurs, ses désirs, ses amours, ses réactions typiquement humaines : l’histoire du patron et de la secrétaire, l’histoire de la femme adultère, l’histoire du mari au désespoir, ce sont des histoires de tous les jours. On remarquera cependant, avec le même étonnement, peut-être même un léger rire (cf. les trois L), qu’il sera tombé par là où il a " péché " : une grande liberté sexuelle, excluant toute fidélité…

Les filières des sectes
 
 

Ce sont par leurs filières que les sectes se multiplient. Elles diversifient leurs activités, changent de nom et rendent très difficiles les évaluations d’effectifs, ou même parfois les arrestations. Aujourd’hui, la France concentre moins de sectes mères qu’il y une vingtaine d’années, du moins d’après le rapport Vivien de 1882, mais les filières, jusqu’alors peu connues, se sont révélées extrêmement nombreuses. Cette organisation tentaculaire a conduisit à repenser les chiffres. Ceux-ci nous sont apportés par le rapport parlementaire de 1995 (Les sectes en France, Editions Patrick Banon, Opinions publiques, 1996) :

1982 1995

Nombre de mouvements = 190 = 170

Nombre de filiales non estimé = 800

Nombre d’adeptes = 100 000 = 160 000

dont Témoins de Jéhovah 75 000 130 000

Nombre de sympathisants = 50 000 = 100 000

 

Ces filières, dit phénomène des " satellites cachés ", se cachent et se diversifient sous un certain nombre de thèmes innocents, à la mode ou d’apparence officiels. Ils correspondent chacun à une manière différente de recruter les " membres ", de les placer en dépendance et de leur soutirer de l’argent. Ils complètent les méthodes de propagande habituelles et aujourd’hui trop connues : démarchage dans la rue ou à domicile, diffusion de journaux, publicité par voie d’affichage ou de presse, conférences, cycles de formation. Voici cette nouvelle thématique reprise du rapport Gest :

  1. Les thèmes éthiques : un grand nombre de sectes se présentent, elles-mêmes ou par des institutions qui leur sont liées, comme des défenseurs de l’ " éthique ". Particulièrement significatif à cet égard est le journal de l’Eglise de Scientologie dénommé Ethique et liberté. Un certain nombre d’associations liées à l’Eglise de Scientologie agissent officiellement pour le respect des droits de l’Homme, celui des libertés ou la promotion de la tolérance : on mentionnera notamment le Comité français des scientologues contre la discrimination, la Commission des citoyens pour les Droits de l’Homme, le Mouvement pour la Paix en Europe. L’Association des femmes pour la Paix mondiale, la Fédération inter-religieuse pour la Paix mondiale, l’Association des familles internationales et Familles et vie dépendent, elles, de la secte Moon.
  2. Les thèmes écologique : la secte Ecoovie qui prône ainsi l’exclusion des acquis contemporains de la vie sociale et économique et le retour au mode de vie des tribus indiennes primitives, s’est longtemps fait connaître par les actions de l’association " SOS Déserts " qui s’est donné pour but d’arrêter la progression du désert dans le Sahel.
  3. Les thèmes médicaux :les sectes guérisseuses, comme l’Association Invitation à la Vie intense (IVI), affirment la caractère prétendument curable de maladies pour lesquelles le diagnostic médical est fort réservé, ou bien concurrencent les services médicaux de soins palliatifs. Sans rappeler les polémiques liées aux actions de l’Association Lucien J. Engelmajer (gestionnaire des centres d’accueil Le Patriarche), il est à noter que nombre de sectes ont développé des centres de soins pour toxicomanes (Nacronon, pour l’Eglise de Scientologie).
     

     
     
     
     
     

  4. Les thèmes culturels : bien que la plupart des sectes aient développé des associations à caractère culturel, on mentionnera plus particulièrement la Nouvelle Acropole, dont les différentes ANAF (Association Nouvelle Acropole France) proposent nombre de conférences, réunions et cycles de formation.
  5. Les thèmes éducatifs : de nombreuses écoles privées sont liées à des sectes, et proposent par des publicités affichées sur les murs des grandes villes un enseignement de soutien ou de rattrapage.
  6. Les thèmes liés à la transformation personnelle : on a déjà vu toute leur importance pour les sectes étant apparues après 1968. On signalera ici qu’ils sont essentiellement exploités par la Faculté de Parapsychologie de Paris, la Scientologie, la Méditation transcendantale ou la Famille de Nazareth.
  7. Les thèmes liés à l’épanouissement de la sexualité : ils sont particulièrement exploités par les sectes Analyse Actionnelle Organisation, la Famille ou les Raëliens.

 

Il semble que les filières, en particulier les filières cachées sous ces " thèmes ", soient – globalement - en croissance, et c’est d’ailleurs le principe de leur existence : faire de nouveaux adeptes. Certaines sectes sont même si bien implantées qu’il est logique de penser que l’apparition de nouvelles sectes est maintenant plus difficiles, concurrence oblige, mais que l’évolution des sectes se fera par l’évolution de leur filières, que les sectes fortes tableront sur de long terme et même peut-être qu’elles fusionneront avec d’autres sectes plus petites comme les entreprises le font aujourd’hui dans le secteur économique. Nous avons eu déjà connaissance de certains accords passés entre les sectes (entre l’Eglise du Christ et Moon, par exemple). L’importance que les sectes accordent à l’argent et au marketing, et parfois même à la " vente au porte à porte " les tourne d’office vers les nouvelles techniques marketing, publicitaires, vers le travail de l’image, dont la diversité des filières est une conséquence, etc. Cela rend donc probable un comportement macro-économique équivalent à d’autres PMI/PME mais surtout à d’autres multinationales. Nous n’irons pas jusqu’à présenter, cependant, un risque de fusion ou de phagocitage entre une secte et une entreprise reconnue, car la différence est que la secte est par nature illégale – donc instable, incertaine. Mais il est tout à fait possible, comme ça c’est déjà produit plus d’une fois (voir la secte Bhagwan), que les sectes internationales réunissent leurs fonds pour créer ou pour racheter une société privée, parfaitement légale, comme le font aujourd’hui et depuis des dizaines d’années les mafias du monde entier (le principe des sociétés-écrans).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

L’évolution des sectes : la tendance " New Age "
 
 

Nous avons déjà vu les mutations qui sont dues aux filières. Nous nous intéressons à présent à la forme. Le nombre, lui, est incertain, nous le laisserons donc entre parenthèses, même si les tableaux ci-joint peuvent donner un ordre d’idée.

La forme, elles, est plus intéressante car elle permet de travailler sur les courants d’idées. Les sectes en effet, font le marketing du religieux, elles sont donc, malgré elles, des indices fiables sur les " modes spirituelles ". Elles agissent aussi en facteurs et prennent donc part à l’extension ou à l’échec des tendances. L’évolution des sectes est donc liée à l’évolution des idées. Mais si le " phénomène secte " suffit à lui-même pour déduire que les courants de pensée actuels ne sont ni unifiés ni clairs.

Nuançons. Ils ne sont pas unifiés mais en ce soit ce devrait une bonne chose : avoir le choix, pouvoir comparer, s’enrichir d’autres expériences. Et s’ils ne sont pas clairs, c’est peut-être qu’ils changent trop vite, ou que des courants parasites, comme ceux des sectes, pullulent littéralement à leurs dépends.

Une étude historique nous montre que ce phénomène et même que ce courant d’idées ont déjà existé sous d’autres formes, mais qu’ils ont existé – et qu’ils ont été dépassés à une époque. Il nous montre que la confusion sur le mot secte est né avec ce mot, c’est-à-dire avec les tous premiers groupements religieux, particulièrement quand ils étaient minoritaires :
 
 

" Tite Live dans on ouvrage Les sectes religieuses en Grèce et à Rome se livrait déjà à un récit circonstancié de l’affaire des Bacchanales, adeptes du culte de Bacchus.

" Sous l’empire romain, les premières communautés chrétiennes furent persécutées, tant à cause de leur refus du serment de l’Empereur, qu’en raison des accusations de sorcellerie (réunions nocturnes) ou d’anthropophagie (rite de la communion) dont elles firent l’objet. Les procès en sorcellerie dont furent victimes au Moyen-Age jusqu’au début de la Réforme, près de 100.000 personnes en Europe témoignent de la persistance du phénomène sectaire. Les religions chrétiennes ne sont pas la seule source d’exemples : ainsi l’Islam, dont un courant ésotérique est représenté par le soufisme a-t-il donné naissance à la secte des Hashishins, qui combattit les Templiers en Terre sainte. ".
 
 

 

Cette permanence dans le temps, cette universalité, c’est un des présupposé du rapport Gest (rapport parlementaire sur les sectes en France). Il conduit cependant à recherche ce phénomène partout, y compris là où il ne s’y trouve ou là il ne s’y trouvait pas au commencement. Ainsi, le New Age est un regroupement désordonné de croyances mais aussi d’individus. Ce n’est que dans certains cas que ces individus réunis le sont sous la férule d’un gourou, que celui-ci les exploite et qu’on peut donc parler de secte. Il ne faudrait donc pas parler de " secte New Age " mais de " secte à tendance New Age ", dans le sens que des escrocs et que des entreprises d’escroquerie ont repris un courants d’idées originales, parfois fausses, souvent confuses. Ils l’ont repris parce que c’était facile et parce que dans cette diversité de groupuscules elles passaient inaperçues. Jusqu’au moment où leur succès leur a valu une taille conséquente et que les autorités compétentes ont pu les confondre, mais les confondre aussi avec le mouvement d’origine. Ce dernier, répétons-le, n’avait pas de volonté sectaire, comme on a pu le voir d’ailleurs au chapitre précédent, mais au contraire un désir de renouveler la société (la célèbre société de consommation) par l’entrée du spirituel – quelque fut sa forme. Observons ainsi la confusion d’un texte officiel, confusion qui s’opère entre la première et la deuxième phrase :

" Le Nouvel Age, courant spirituel et philosophique " fourre-tout ", importé des Etats-Unis au milieu des années 80, est le premier vainqueur de la compétition sectaire à l’approche du troisième millénaire. Actuellement, il se crée presque chaque jour de nouveaux groupuscules ou réseaux consacrés à " l’ère du Verseau " alors que, dans le même temps, des sectes importantes et déjà anciennes (FBU, Nouvelle Acropole) tentent de " rafraîchir " leur doctrine en y incorporant des thèmes " new age ".

" Véritable nébuleuse, constituée autant par de simples organisateurs de stages à la recherche d’une clientèle que par de véritables gourous contrôlant une structure, le " Nouvel Age " est dangereux parce qu’il peut prédisposer ses adeptes à s’engager dans des voies plus périlleuses de type " apocalyptique " par exemple.

" L’approche de l’an 2000 pourrait, en effet, correspondre à la multiplication considérable des groupes " apocalyptiques " ou millénaristes à partir du message mal compris (car il est fondamentalement optimiste) des " new agers ". En outre, de gros bataillons d’adeptes déçus des rangs évangéliques (Témoins de Jéhovah, adventistes…) ou syncrétiques pourraient nourrir ce mouvement.

" Le " Nouvel Age " a en tout cas fait régresser dans de notables proportions une dominante exclusive " alternative " qui était fortement ancrée dans le paysage sectaire depuis les années 70 (communautés de " retour à la terre ", à caractère tribal comme Ecoovie). ".

 

Le fait est que les sectes à tendance New Age, même si elles n’utilisent plus ce nom, se place à la tête du " hit parade " des doctrines sectaires :

  1. Le " Nouvel Age " semble responsable du recul des " alternatifs " et prépare peut-être le développement des " Apocalyptiques.
  2. Les sectes orientalistes se renouvellent.
  3. La dominante " guérisseuse " envahit, à l’instar du " Nouvel Age " la plupart des courants sectaires.
  4. Le vaste courant " occultiste " semble menacé par ses stables voisins " néo-païens " et " sataniques ".
  5. Les courants " évangéliques ", " pseudo-catholique " et " syncrétique " résistent plus ou moins bien.
  6. Un engouement pour les sectes " modernes " affichant des prétentions psychanalytiques est indéniable.
  7. Le courant " ufologique " demeure restreint mais prospère.

 

Nous signalerons au passage que le sens que le rapport Gest attribue au mot " syncrétique " est le sens stricte, limité à l’aspect péjoratif d’une fusion malhabile des croyances. Preuve de désaffection envers les syncrétismes ou de mauvaise compréhension du phénomène ? On peut supposer que le syncrétisme, comme le reste, évolue, et par-là même, son sens aussi…

Les sectes orientalistes sont en réalité orientophiles : leur évolution suit l’extension du bouddhisme en France, elle même due au paradoxe tibétain d’une grande rayonnance (spirituelle et médiatique) mais d’une situation désastreuse (l’invasion et l’oppression chinoises) – paradoxe fréquemment rappelé par les visites du Dalaï-Lama en exil.

La dominante " guérisseuse " suit quant à elle l’évolution des maladies et leur médiatisation : le cancer, le sida, la grippe espagnole… La peur de la mort, la volonté de vieillir " jeune ", l’arrivée du viagra, le succès de l’homéopathie, l’entrée dans les mœurs des médecines parallèles, la croyance montante dans les " guérisseurs de compagne " sont autant de causes pour des malades ou des personnes désireuses de venir en aide aux malades de s’intéresser aux découvertes récentes, et même d’y participer (par des dons, par exemple) ; il arrive alors que ce soit une secte (question : le scandale de l’Arc prouve-t-il qu’il s’agit ou qu’il s’agissait d’une secte ?).

Le courant " psychanalytique " , faible mais en progression, est peut-être le plus dangereux puisqu’il tend à affiner les techniques actuelles de manipulation mentale " pure ". Ce dernier adjectif est à entendre au sens d’ " autonome ", parce que cette manipulation mentale pourra dès lors s’opérer en fonction seulement de la victime et n’aura pas à chercher d’autre levier que la psychologie humaine. Ces leviers sont toutes les croyances et tous les désirs personnels, mais aussi les sentiments d’appartenance à tel ou tel groupe et, par exemple, les revendications ethniques. Ce courant devrait donc devenir plus difficile à détecter que les autres, qui le sont par leurs filières et pas leur dogmes, s’il tend à se développer – et s’il n’est pas déjà développé.

Nous tablerons cependant sur une résurgence des sectes prenant pour " excuse " les revendications ethniques, et ce parce qu’elles s’inscriraient parfaitement dans la tendance actuelle et même mondial de " retour aux sources " dont le " retour au religieux " n’est qu’un aspect.

Liens possibles entre les revendications ethniques et la création d’une secte
 
 

Qui dit ethnie dit minorité, donc en position de faiblesse ; qui dit revendications dit insatisfaction, donc en attente d’un nouvel équilibre. Les revendications ethniques sont donc particulièrement sensibles à l’émergence d’idées syncrétiques ou même d’une religion syncrétique qui proposeraient aux futurs adeptes de sortir de leur état de faiblesse, en devenant plus fort dans l’au-delà par exemple, et de se constituer une identité nouvelle, avec des valeurs personnelles – avec l’impression d’avoir le choix.

Pour donner un exemple basique, mais au combien important, le simple fait de changer de nom au moment de son entrée dans une secte (ou même dans certaines religions) constitue - entre autres - une revanche sur les parents qui ont imposé le nom, sur la culture qui en limitait les possibilités, sur tous les individus qui jusqu’ici ont appelé la personne par son nom, et même sur une certaine forme de conformisme : avoir le même prénom, par exemple, que des millions d’autres. La personne croit alors qu’en changeant de nom, elle changera d’identité : en réalité, elle la perdra.

Réfléchissons : puisque la secte répond aux besoins et aux défauts de ses victimes, elle ne leur apporte donc rien : elle ne fait qu’exploiter ce qui est déjà en elles. Ainsi, les revendications ethniques sont du bain béni pour des individus peu scrupuleux : elles leur permettent à la fois de fonder une association, une religion ou un institut – selon les cas – en fonction des aspirations des individus, et en même temps de trouver ses premiers adeptes. Voilà pourquoi nombreuses sont les sectes qui se basent sur des SR : parce qu’en augmentant le nombre d’emprunts, elle étend le nombre de cibles potentielles : tous ceux qui admettent tel ou tel dogme, tel ou tel pratique, mais refusent l’identification au reste de leur culture. On trouvera donc dans les sectes des individus extrêmement différents, uniques (évidemment), mais que la secte fera se rejoindre, dans un même " esprit ", celui de la communauté. Ils finiront par perdre tout ce qui était de la culture qu’ils n’appréciaient qu’à moitié (par exemple : la technologie, la médecine traditionnelle, l’éducation donnée aux enfants…) pour transformer leurs manques en univers clos : leur manque d’amis devient une communauté dont on ne peut plus se séparer ; le manque de spiritualité devient un monde faits de devoirs, de culpabilité et de rituels d’exorcisme ; le manque de but devient un but inaccessible (celui du gourou), etc. Ils ne gagnent rien qu’un monde illusoire, puisque pour accéder à celui-ci, il faut accepter tout ce qui fait la réalité : bonheur et malheur, doute, liberté, liberté d’expression, liberté de voyager, libre-entreprise, libre-arbitre, esprit critique, pouvoir changer d’opinion, avoir le droit à la différence, à la solitude… Accéder au paradis artificiel que les sectes nous proposent à un prix, le même que les drogues : l’argent que l’on donne au dealer ou au gourou.
Les revendications ethniques espèrent souvent quelque chose qui n’a souvent exister : leur idéal est faussé, illusoire ; c’est une croyance dans un paradis artificiel. Le peuple viking n’a jamais été soudé ; la culture celte était un ensemble de cultures ; les bretons du moyen âge étaient des pillards avant d’être devenus des victimes ; la ruée vers l’or a créé plus de ruines que de riches ; Athènes ne contenait pas que des philosophes mais aussi des esclaves ; l’Empire napoléonien était une guerre perpétuelle, il n’y a donc pas de raison pour l’idéaliser ; l’Empire napoléonien a créé la plupart de nos institutions, il n’y a donc pas de raison pour le diaboliser ; l’Eglise catholique a effectivement facilité le " travail " des nazis ; l’eldorado américain était un mythe ; Christophe Colomb n’a pas découvert l’Inde comme il l’avait prévu mais les Amériques (d’où le terme d’Indiens) ; les Serbes ont attaqué les Croates, mais les Croates s’étaient alliés aux nazis pour attaquer les Serbes ; les Trente Glorieuses n’étaient pas si glorieuses puisqu’elles ont donné lieu à mai 68 ; on a aidé la Corée du Sud contre l’invasion de la Corée du Nord mais ensuite la Corée du Sud est devenue une dictature qui s’en est prise à la Corée du Nord ; la Révolution française a permis à la bourgeoisie de s’offrir les pouvoirs que son argent n’obtenait pas sous le règne des nobles ; le Père Noël n’a jamais existé.

Il s’agit donc toujours d’un syncrétisme entre certaines vérités historiques et des espoirs parfois légitimes de respect, d’identité, de culture ou d’indépendance. L’extrapolation provient de cette mise en contact entre la recherche culturelle et l’enjeu des découvertes. Il en est de même dans nombre de théories, qui sont des syncrétismes intellectuelles entre les arguments énoncés et l’interprétation qui va être faite de ceux, propre à démontrer ce que le théoricien désire. L’inverse est aussi possible : énoncer un certain nombre de vérités, souvent partielles, afin de convaincre un auditoire. Il peut encore s’agir d’un syncrétisme intellectuel, mais dans l’esprit seul des auditeurs : le tribun n’étant lui-même qu’un sophiste (le problème semble aussi vieux que la parole de l’homme).

C’est exactement le même fonctionnement dans un syncrétisme intellectuel à tendance religieuse ou dans un SR basé sur la culture d’un peuple : on remplace simplement les preuves culturelles de la valeur d’une ethnie par des preuves religieuses de son unicité. Ceux qui formulent cette apologie du passé et de la culture (cela va ensemble) en font évidemment partie : ils ne défendent pas quelque chose, ils se défendent eux-mêmes, mais par un moyen indirect qui permet à d’utiliser les mêmes arguments. Il peut aussi s’agir d’une initiative extérieure, d’un de ces individus peu scrupuleux dont nous avons déjà parlé qui crée une organisation indépendantiste, une association pour la culture, un Institut pour la revalorisation de la langue régionale… de la même façon qu’il créerait une secte.

Il s’avère alors que certains prétendus " besoins " de spiritualité chez les futures victimes ne manifeste qu’un trouble culturel, qu’une recherche d’identité ou d’identification, de façon comparable à n’importe quelle revendication ethnique – sauf qu’ici, ce serait au niveau citadin ou au niveau national. On comprendra mieux alors la cible préférée des sectes : les jeunes gens, car ils sont au sortir de l’adolescence, qui est justement une crise de l’identification aux parents et une recherche d’identité. La secte est une alternative au monde des adultes, au monde du travail et des responsabilités, car dans une secte, il suffit d’obéir pour être aimé – un peu comme un jeune enfant.

Ceci nous amène à conclure que des sectes pourront être ou sont déjà crées sur des bases non religieuses, mais uniquement culturelles. Elles ne porteraient plus alors de secte mais de micro-système totalitaire. Il est même envisageable de relier ces phénomènes aux formes de dictatures à dimension humaine : tout rapport de dominant à dominé, les violences conjugales, la pédophilie, le racket, le chantage, la menace… à chaque fois que cela se produit à l’intérieur d’un groupe d’individus, d’une famille - puisque la famille, somme toute, est le plus petit composant de la société. La secte ne fait que systématiser, à plus grande échelle, l’exploitation de l’homme par l’homme, et au risque de choquer, c’est une sorte de nazisme religieux. Mais ce n’est qu’en choquant, un minimum, qu’on obtient des effets positifs, non pas en acquiesçant sans cesse, oui mon maître

Prenons un exemple aussi contemporain qu’éloquent : l’association Milli Görus, qui compte 500 mosquées, douze Clubs (de jeunes) à Berlin, 26500 membres et peut-être 900000 sympathisants sur les 3 millions de Turcs musulmans en Allemagne. Les renseignements généraux allemands qualifient cette organisation d’islamiste fondamentaliste. Surveillée, mais nullement accusée, elle accumule un certain nombre " d’indices " sectaires :

 

Son poids s’est accrue depuis l’effort de nationalisation entrepris par l’Allemagne. Otto Schily, le ministre de l’Intérieur, a même proposé de mettre les organisations islamistes sur un pied d’égalité avec les Eglises chrétiennes, avec un statut de collectivité de droit public. Aujourd’hui, Milli Görus a obtenu gain de cause (au tribunal administratif de Berlin) et a commencé à dispenser des cours de religion dans les établissements scolaires. Mais son but et son fondement restent bien la revendication ethnique. Milli Görüs ne signifie-t-il Vision nationale ?…
 
 
 
 

L’aspect social des sectes ou pourquoi ça marche
 
 

On se moque des sectes, on les critique, on les combat, mais cherche-t-on à connaître les raisons de leur succès ? On l’attribue souvent à la faiblesse des individus, mais ne serait-ce pas les sous-estimer, les individus comme la secte elle-même ? On sous-estime ainsi le danger, car les sectes possèdent effectivement certaines qualités, et c’est justement ça qui les rend si difficile à repérer, à différencier des religions :

 

Ces aspects positifs (du moins d’apparence) sont aussi des raisons pour lesquelles certaines sectes sont difficiles à relier avec certitude au mouvement sectaire auquel elles reversent les " cotisations " : elles produisent un travail sur le terrain qui peut être à la fois réel et efficace. Mais la marge entre les cotisations des adhérents et le coût de l’opération est toujours disproportionné, et s’il ne l’est pas, c’est uniquement pour amener les adhérents à devenir des membres à part entière de la secte, après un certain nombre de stages, de conférences ou de formations…

Ce " certain nombre " est nécessaire à une prise de contact progressif afin que la victime ne se méfie pas. Le rapport Gest relève trois phases dans la technique d’approche :

 

La dernière étape fait entrer le participant dans l’univers magique ou symbolique de la secte : il ne peut plus se considérer comme victime car alors il est considéré comme un acteur de ce qui se passe, du rituel ou du projet qui est mis en route, même si c’est un projet très " spirituel " : prier pour sauver l’humanité.

Ces caractéristiques de propagandes, alliées au effets positifs de la secte, créent un contexte social original, ambiguë, où l’individu qui s’y trouve plongé a d’autant plus de mal à juger du système qu’il n’en connaît encore que ce qu’il a vécu et qu’il ne connaît pas les buts (réels) de celui-ci. Il faudra qui plus est qu’il accepte de s’être trompé, avant, pendant et après en avoir été victime.

" Un certain parallélisme peut être établi avec la démarche des toxicomanes : Nous avons des controverses avec les parents de toxicomanes. Ceux-ci pensent – d’une certaine façon à juste titre – que sans l’horrible dealer leur enfant serait un ange. Ils oublient les neuf dixièmes du trajet qu’a parcouru le malheureux enfant, responsable ou non, mais de son fait, Pour se rendre dans les bras dudit dealer. Il ne faut pas exclure la part volontaire de l’adepte, qui n’est pas un imbécile que l’on manipulerait – c’est vous et moi - , mais (…) qui s’est rendu délibérément. Dans cette optique, les recruteurs des sectes ont pu être présentés comme des dealers de transcendance. ".

 

De la à considérer l’adhésion à une secte comme une forme de toxicomanie, il n’y a qu’un pas…
 
 
 
 

La reconstruction de l’individu et le phénomène de transfert
 
 

Pour continuer sur la métaphore médicale, parlons maintenant de psychanalyse. Les sectes y font souvent référence, comme la Scientologie, mais n’expliquent jamais en profondeur de quoi il s’agit, travaillent plutôt sur l’image qu’on se fait de la psychanalyse, de peur qu’on s’aperçoive de leurs manipulations.

Nous avons déjà parlé de la nécessité pour un (futur) membre d’une secte de renier son Surmoi. Ici, ce n’est pas le " père castrateur ", mais la " communauté castratrice ", et comme elle est tout ce que connaît l’individu, tout ce à quoi il s’est attaché, alors il n’a pas d’échappatoire : il doit céder pour avoir l’amour du gourou ou du fondateur, et il est incapable de se sentir autonome, tant les hiérarchies sont nombreuses et tant il a appris à mépriser son ancienne et le système ancien auquel il appartenait (celui où nous sommes).

Le principe est le suivant : l’individu déprime ou on l’oblige à déprimer, on lui apporte des amis, une vérité et un but, il est sorti de son état par les aspects positifs que nous avons énumérés plus haut, il en est reconnaissant envers le gourou ou la communauté, il leur garde cette reconnaissance toute sa vie, quelques fussent les traitement subis par la suite, l’état malheureux où il se trouve à présent (la ruine, par exemple).

Or, ce transfert, car c’en est un, du bien qui a été donné vers le donneur, aboutit parfois en psychanalyse au contre-transfert. Il y a des cas, par exemple, où la psychanalyste au travail va de moins en moins bien tandis que l’autiste qu’il a comme patient va de mieux en mieux : il s’agit donc de pouvoir dire " stop " au bon moment, et cela sera bénéfique pour les deux parties. Le transfert, s’il est utile à des fins thérapeutiques, ne doit pas se prolonger au-delà de son aspect : la maladie. C’est au contraire l’abandon de cette reconnaissance (qui ne signifie pas la perte de respect qu’on doit à tout être humain) qui est le signe de sa guérison, et nous ne parlons pas seulement de psychanalyse ou de guérison mentale.

Ainsi, en Afrique, chez les Yorubas, que ce soit de petits ou de gros problèmes, le sorcier/guérisseur intervient et considère que le malade a ces problèmes parce qu’il a été mal nommé, que son " âme " ne correspond donc pas avec son corps ou avec son vie. Il décèle le mal dans le langage et le soigne de même : il renomme l’individu. Pour ce faire, tout doit être refait : nouvelle naissance, nouveau " baptême ", nouveau nom, nouvel place par rapports aux ancêtres… L’individu recommence à zéro, il a fait le deuil de soi, il a même perdu son âge et recommence à 0 années, 0 mois. L’apparence physique n’a plus de rapport. C’est la même chose dans certaines sectes, comme dans l’Eglise du Christ : l’individu est là depuis 15 ans, il le sait, mais il ne pourrait pas dire son âge réel, il ne pourrait plus, il n’a pas besoin de s’en souvenir et cela l’étonne même quand on lui demande son âge physique (puisque le spirituel passe avant tout). Mais la comparaison s’arrête là : tandis que dans la secte la victime chérit son " médecin ", chez les Yorubas, la sorcier repart après avoir guéri, il rend l’autre à la Vie. Après son départ, l’ancien malade pourra plaisanter et même se moquer du sorcier. C’est en partie pourquoi le sorcier est un être à part, en marge de la société : il ne doit pas interférer au-delà de son droit, ne pas profiter de sa situation. Que par la suite, on ne le croit pas, on ne le prenne pas au sérieux, on le critique même, semble peut-être injuste mais c’est psychologiquement sain : cela signifie qu’il n’y a plus de transfert, que l’individu est redevenu autonome, responsable, etc.

Les sectes reprennent ce transfert à leur profit. Elles ne font pas et ne désirent pas un travail de fond. Certes, elles arrivent à apaiser les angoisses, mais la lobotomie aussi, ça apaise les angoisses. Une secte comme SILO, qui est un mouvement " humaniste " aux Etats-Unis, ménage moins les entrées que les sorties de " traitement ", puisqu’elles récupèrent systématiquement les transferts au profit du groupe, du gourou ou du Dieu. L’entrée est facile, les effets visibles, mais on n’est pas prévenu des effets secondaires : une dépendance, une reconnaissance absolue, jusqu’à considérer que son " guérisseur " est un dieu vivant. L’homme a su comprendre ses problèmes, il doit donc nous comprendre mieux que quiconque ; l’homme a su nous guérir notre esprit, il doit donc être le " maître de l’esprit ". Il est ainsi très important que l’individu soit démoralisé avant d’être soigné, car ainsi son estime est encore plus grande : s’il a réussi à soigner un cas comme le mien, alors il est capable de tout, je ne peux qu’être heureux à ses côtés, etc. C’est la vieille histoire de la malade qui tombe amoureux de son médecin…

Une autre menace retient l’individu de sortir de la secte après " guérison " : si tu ressorts de la secte, tu récupéreras tous les défauts que tu avais abandonné. Dans une visée préventive, nous gagnerions sans doute à nous demander la raison qu’a une personne de nous dire ceci ou cela, aussi logique que cela paraisse, aussi sympathique que soit la personne : Qui lui a dit ça ? Dans quel but nous le dit-elle ? Qu’elles seraient les conséquences de mon " oui " ? Qu’est-ce que cela peut apporter à la personne ? Etc. Mais on ne peut décemment vivre en société en se posant en permanence ce genre de question. Une prise de conscience suffirait-elle ? Sinon, les sectes sont condamnées à exister toujours, ou du moins le principe sur lequel elles se basent, du moment où il a été découvert.

Nous avons ici travaillé sur la pratique, mais les questions auxquelles elle amène nous incite à reconsidérer la différence qui peut exister entre une religion, inoffensive, et une secte, dangereuse. Le contenu même d’une doctrine peut-il refléter l’utilisation qui en est faite ? Autrement dit : le dogme est-il indépendant de l’intention ? Existe-t-il, enfin, des idées et des concepts suffisamment profonds ou suffisamment moraux pour qu’ils ne puissent être repris à mal ? Cela pousse aussi à reconsidérer le message religieux : si l’on est capable de différencier le dogme d’une secte du dogme d’une religion, alors cela signifie que toutes les religions ont un fond commun. Ce fond est-il celui de la cause même de leur existence, le sentiment de religiosité, la croyance en quelque chose de supérieur et d’invisible, ou bien le dépasse-t-il, l’explique-t-il ? Toutes ces questions nous à amener, à leur tour, à les traiter dans une section à part entière : la partie suivante que voici.
 
 
 
 

Le dogme d’une secte n’est pas le dogme d’une religion
 
 

Revenons à la question du départ : peut-on distinguer une secte d’une religion ? Les indices extérieurs ne nous ont rien donné qui soit fiable. Il ne semblait pas, de prime abord, intéressant de s’intéresser au contenu même des religions, tant elles sont diverses. Seulement, il semble être un dogme commun à toutes les sectes : la disparition de la volonté, c’est-à-dire l’état de dépendance. Qu’en disent les religions, les dogmes des " vraies " religions ?

Quand on se réfère aux textes sacrés, on s’aperçoit que les tournures de phrases sont différentes du langage commun, qu’il est fait beaucoup d’allusions, de métaphores, de paraboles. Il est très facile de ne rien comprendre, plus facile encore de se tromper sur le sens. Des gens, parfois, nous expliquent. Mais ils peuvent se tromper, apporter un faux éclairage qui nous empêchera de comprendre le texte. Le mieux est de lire en entier, avec beaucoup de documentation, et si possible des discussions ultérieures avec les prêtres, moines, gourous, chamans, maîtres, etc. Car il est important de déterminer si l’enseignement qu’ils professent est identique aux mots qui sont écrits. Sans faire nécessairement partie d’une secte, ceux qui se trompent peuvent simplement se tromper, avoir une interprétation trop littérale, trop superficielle – ce qui est peut-être le cas des Témoins de Jéhovah. Parfois, ils se trompent - ou sont trompés - volontairement, parce qu’ils sont conservationnistes, racistes ou fanatiques. Mais s’il y a une différence de dogme entre les sectes et les religions, c’est bien sur le point du renoncement de la personnalité, du deuil de soi, de l’initiation en fait. Nous allons tenter de montrer comment la confusion est possible.

Prenons un exemple : dans la Bhagavad-Gîtâ, texte sacré hindouiste, on lit au chapitre sixième, Le nirvâna et les œuvres dans le monde, verset 2 :

" Ce qu’on a appelé renonciation (sannyâsa), sache-le, c’est en vérité le yoga, ô Pândawa ; car nul ne devient yogin qui n’a renoncé à son mental à la volonté-désir. ".

 

On trouve les mêmes conseils dans la doctrine de Bouddha (abandonner son Moi), de Moïse (être soumis à Dieu), de Jésus (être comme un enfant), de Mahomet (se remettre entièrement les mains d’Allah… ou de ses représentants), Confucius (obéir à son maître, à son père, à l’Etat), etc. Partout dans le monde, en Afrique comme au Groenland, en Asie comme en Amérique, l’initiation doit être un choc. Mais elle est avant tout un renouveau, le passage à l’âge adulte, à la compréhension du monde et elle symbolise l’entrée dans la vie sociale, puisque ces initiations très souvent précèdent le retour au foyer, avec le statut d’adulte, responsable, capable de se marier. Ce n’est pas tout : la doctrine est aussi spirituelle. C’est même pour cela que ce n’est que le premier stade de l’initiation. Mais il ne vise pas à avoir moins pour avoir moins, mais à avoir moins pour avoir plus. C’est abandonner sa faible personnalité pour une personnalité plus forte. Le mot " personnalité " n’est pas juste, il s’agirait plutôt de psychisme ou d’état mental. Les monothéismes et les religions révélées contiennent aussi ce stade, considéré comme ultime : c’est celle de l’illumination, celle des mystiques ou des saints. C’est évidemment simplifier, généraliser et peut-être opérer un syncrétisme intellectuel. C’est en tout cas faire acte d’un changement d’état spirituel et psychologique qui m’a parût exister dans toute religion ; et ce, parce que le sentiment même de religiosité induit une quête sous forme d’élévation vers Dieu, une amélioration ou une compréhension qui ne s’obtient pas mais qui est donné, de telle manière qu’il n’existe pas d’étapes ou de méthode, mais un ensemble de conditions, qui une fois réunies, font passer l’être ou son esprit de l’autre côté. Les hindouistes nomment ceux qui ont réussi (par la grâce de Dieu, inch’Allah) des yogins ou des sannyâsins. Voici en quoi consiste cette élévation (versets 5 à 8) :

" Par le moi tu dois délivrer le moi, tu ne dois pas déprimer ni abaisser le moi (que ce soit par complaisance ou par suppression), car le moi est l’ami du moi et le moi est l’ennemi.

" Le moi est un ami pour l’homme en qui le moi [inférieur] a été conquis par le moi [supérieur] ; mais pour celui qui n’est pas en possession de son moi [supérieur], le moi [inférieur] est comme un ennemi et il agit en ennemi.

" Quand un homme a conquis son moi et atteint au calme d’une maîtrise de soi, d’une possession de soi parfaites, alors son moi suprême a une base et un équilibre (même dans son être humain conscient extérieur) dans le froid et le chaud, le plaisir et la peine aussi bien que dans l’honneur et le déshonneur.

" Le yogin qui est satisfait de la connaissance de soi, tranquille, qui a réalisé son propre équilibre, maître de ses sens, considérant d’un œil égal la motte d’argile de la pierre et de l’or, on dit qu’il est un yoga. ".
 
 

 

Les bouddhistes disent de ces " yogas " qu’ils sont des " éveillés " (c’est le sens du mot bouddha), les monothéistes les nomment " mystiques " ou " saints ", les asiatiques les nomment " bienheureux ", les africains les nomment " possédés ", les peuples de chasseurs les nomment " chamans ", les Indiens Nord-Américains les nomment " sorciers ", les sociétés secrètes les nomment " initiés " et d’autres traditions les nomment simplement " sages ", mais le sens commun les réunit sous le terme de " fous " ou d’ " insensés ". Les définitions exactes diffèrent, mais n’existe-t-il un ou plusieurs points communs ? Une même figure, un même aspect psychologique, un même comportement ou un même contexte socioculturel ? Par exemple, le sage est toujours représenté comme calme, sûr de lui, détaché des choses matérielles, sérieux, plutôt chanceux, parfois magicien, mesurant toujours ses paroles et foncièrement bon : il ne repousse pas, il ne se détourne pas, il ne ment pas, il ne tue pas, etc. Il aide son prochain, il aime l’humanité, et il est souvent aimé (même s’il finit parfois mal). Et tout cela de manière permanente, sans faille et sans péché. Ces légendes manifestent des valeurs communes. Il n’y a donc pas de raison pour que les religions aient repris ces valeurs, qu’elles les aient transcendées et qu’elles aient cherché de les faire atteindre par leurs fidèles, disciples, etc.

Aucune des caractéristiques susnommées, ni même leur réunion, ne permet de reconnaître un individu pour " sage " : il doit être reconnu par d’autres. Il ne s’auto-proclame pas, ne se vante pas, ne s’entoure pas de luxe et ne crée pas sa secte. Mais les leaders charismatiques manifestent parfois ce comportement, si parfaitement que leurs victimes ne semblent avoir aucune raison de douter. Sauf qu’il n’y a jamais eu d’histoire d’argent ou de viol avec Bouddha, Jésus, etc. En principe, les religions devraient faire suivre les conseils - et les prêtres le comportement - de ses fondateurs. Mais puisque les grands prêtres même, sont, jusqu’à preuve du contraire, des êtres humains comme vous et moi, ils sont faillibles, les religions peuvent devenir des sectes, les sectes peut-être aussi devenir les religions : ce ne sont donc ni l’ancienneté ni la nouveauté, ni l’ampleur ni la petitesse, ni les précédents ni les promesses qui permettent ou qui doivent permettre de juger d’un groupement religieux. On ne peut se baser que sur le plus difficile : le dogme. Mais c’est justement parce que c’est difficile à juger, et encore plus d’oser apporter un jugement, que des millions d’individus de part le monde sont devenus, en toute bonne foi, les victimes ou les pions d’une secte, ou même d’un système totalitaire quel qu’il soit.

Existe-t-il, alors un moyen de les en sortir, un moyen préventif sinon, ou bien une façon de stopper les agissements d’une secte sans interférer à la libre croyance, le risque étant de créer un précédent ? C’est à ces questions ouvertes que nous allons tenter de donner une réponse dans la partie suivante.
 
 
 
 

Vers un solution pratique ?
 
 

La recherche d’une solution réelle à un problème réelle passe par tous plans sur laquelle si sitôt aussi la secte :

 

On sait par le rapport parlementaire, publié sous le titre Les sectes en France (Editions Patrick Banon, Opinions publiques, 1996), que l’Etat a maintenant mesuré l’importance d’agir. Il ne reste plus donc qu’à élargir les moyens dont disposent les Renseignements généraux :

" Le phénomène sectaire fait l’objet, depuis une vingtaine d’années, d’un suivi régulier par les Renseignements généraux. Toutefois, l’actualité du phénomène et les moyens limités de la DCGR n’autorisent pas l’exécution fréquente de travaux de synthèse. ".

 

C’est du moins ce qui y est stipulé. On est cependant en droit de se demander s’il est bon de donner plus d’autonomie à des groupes d’actions, même quand leur mission est claire, quand on voit ce qui s’est passé récemment en Corse (l’affaire de la paillotte incendiée sur ordre par un groupe spécial d’intervention de la gendarmerie, en mai 99) et quand on entend les vives réactions que cela provoque.

L’action pénale est d’autre part entravée par la diversité des délits, qui sortent parfois du cadre stricte de la loi. L’un de ces " nouveaux délits " dont on peut accuser les sectes seraient cette " assise " nouvelle de l’individu qui le rend incapable de se considérer comme victime, de considérer sa secte comme une secte, de considérer celle-ci comme nuisible et d’oser, de devoir porter plainte.

" Tous les actes répréhensibles commis par les sectes ne font évidemment pas l’objet d’une condamnation. Loin s’en faut. Une telle condamnation, nécessite, en effet, la réunion de plusieurs conditions qu’il est souvent difficile d’obtenir :

    1. il faut tout d’abord que la personne ayant subi un préjudice en soit consciente. Or, pour les adeptes, la règle qui leur est imposée par leur gourou est forcément bonne. Il faut donc que l’adepte ait appris suffisamment de distance vis-à-vis de la secte, généralement en en étant sorti, pour accéder à cette prise de conscience ;
    2. il convient ensuite que l’intéressé décide de porter plainte. Or, cette démarche est loin d’être systématique : beaucoup préfèrent " tourner définitivement la page " d’une période traumatisante de leur histoire ; d’autres se confient volontiers à des associations de défense mais n’osent pas intenter d’action en justice par manque de confiance ou par peur des représailles ;
    3. la preuve du délit, ainsi que la responsabilité de son auteur, est, de l’avis de la plupart des personnes entendues par la Commission, difficile à approcher, ne serait-ce qu’en raison de " l’originalité " des délits sectaires, desquels les victimes sont parfois, par leur consentement d’un moment, les propres acteurs ;
    4. il faut aussi que les faits correspondent à une incrimination prévue et sanctionnée par la loi, ce qui n’est pas évident dans les cas de manipulation mentale par exemple ;
    5. reste enfin, au cas où une condamnation est intervenue, à la faire appliquer, ce qui se heurte parfois à de grandes difficultés, en raison de la multiplicité des moyens que certains mouvements peuvent déployer : procédures dilatoires, pressions de tous ordres, auto-dissolution ou, tout simplement, fuite à l’étranger.

" Les informations fournies à la Commission par les Renseignements généraux ainsi que les témoignages qu’elle a reçus, l’ont conduite à penser que les dangers que font courir certains mouvements sectaires aux individus et à la société sont, en réalité, à la fois plus nombreux, plus étendus et plus graves que ne le suggère la seule lecture des décisions judiciaires. ".

 

A propos du troisième point, je tiens à signaler un parallèle qui aidera à la compréhension mutuelle des deux phénomènes : le bizutage. L’individu bizuté est une victime, certes, mais lorsque ce bizut, ensuite, agit par l’exemple et bizute à son tour de futures victimes, avec ou sans la pression de leaders, doit-il toujours être considéré comme une victime ? N’est-il pas à la fois victime et responsable ? Un mari qui bat sa femme, pour avoir été battu étant petit, doit-il être condamné pour avoir battu sa femme, être soigné pour ses séquelles psychologiques, être relaxé pour n’avoir fait que reproduire une violence dont il n’a pas été l’instigateur (un peu comme un enfant qui ferait comme à la télé) ? Si la victime devient un peu coupable, ou se sent un peu coupable, alors il devient difficile qu’elle porte plainte d’elle-même, sans s’accuser elle-même, sans prendre le risque d’être accusée à son tour. On voit où mène la culpabilité excessive. Le problème vient du fait que l’individu se considère coupable, mais pas responsable (et non l’inverse !) : il ne peut pas se considérer comme responsable, car la responsabilité induit une forme de réaction, une prise en charge personnelle du problème ; or, en portant plainte, il n’a aucun moyen d’agir sur le jugement ou sur la secte, il reste passif, il récitera son témoignage et se fiera ensuite au langage de l’avocat et au rituel du jugement, c’est-à-dire dans un autre contexte infantilisant. Nous exagérons, évidemment, car les buts d’une secte et d’une cour de justice sont dissemblables, mais l’individu victime peut penser de cette manière : on lui a tellement appris à se méfier de la société, du monde ou des autres (nombre de discours sectaires sont antisociaux) qu’il peut appréhender ce système judiciaire qu’en principe nous devrions connaître (nul n’est sensé ignoré la loi) mais qu’en réalité très peu de nous comprenne (il suffit d’entendre les revendications de victimes ou de parents des victimes : il s’agit souvent de vengeance). Une des voies de sortie possible serait celle de la communication : entre travailleurs sociaux et membres de sectes, entre avocats et victimes, mais aussi au niveau de la prévention : entre parents et enfants, entre professeurs et élèves – comme c’est le cas aujourd’hui pour le bizutage, les violences sexuelles ou la pédophilie (la dernière campagne scolaire contre les violences sexuelles était même particulièrement " violente "). Les associations qui réunissent d’anciennes victimes de sectes sont un bon moyen de resocialisation, par la parole et par l’aide mutuelle, elles sont indispensables mais elles ne sont en aucun cas préventive.

Voici, en matière de pragmatisme, ce que propose la Commission parlementaire dans son rapport daté de 1995 :

1- Mieux connaître et faire connaître

    1. Mieux connaître
    1. Mieux faire connaître

2 – Mieux appliquer le droit existant

    1. Une instruction générale du Garde des Sceaux aux magistrats du Parquet leur demandant d’examiner avec plus d’attention les plaintes émanant des victimes des sectes et de saisir, chaque fois que nécessaire, des problèmes dont ils pourraient avoir connaissance.
    2. Une instruction générale du ministre de l’Intérieur aux services de police et du ministre de la Défense aux services de gendarmerie les enjoignant de manifester davantage de vigilance vis-à-vis des " dérives " sectaires.
    3. Demander à l’Administration d’être plus rigoureuse dans ses missions de tutelle et de contrôle à l’égard des sectes qui présentent des dangers ou ne respectent pas la loi.
    4. Inciter les personnes publiques à être plus prudentes dans l’octroi de subventions à certaines associations.
    5. Prononcer la dissolution des organismes mis en cause lorsque cela s’impose.
    6. S’assurer que les bénéficiaires de certaines allocations, membres d’une secte ne reversent pas tout ou partie du montant de ces prestations à la secte dont ils font partie.
    7. Accroître la coopération internationale, communautaire notamment.

 

3 – Améliorer le dispositif juridique

5 – Créer un Haut conseil des cultes composé de représentants des autorités religieuses, scientifiques et administratives, chargé de donner un avis conforme sur les demandes relatives à la reconnaissance d’association cultuelle, voire celles concernant l’obtention du statut de congrégation.

6 – Aider les anciens adeptes

 

Comme dans tout problème inévitablement complexe, les résultats, toujours, se font attendre. On constatera cependant que la médiatisation – non planifiée – de ce sujet a permis de réelles avancées : le mot secte, en devenant " péjoratif ", a obligé celles-ci à se camoufler derrière leur ressemblance à des religions officielles ou des groupements humanitaire, par exemple. Plus difficiles à détecter, elles connaissent cependant un recul d’effectif, de par ce même mouvement régressif qui a permis à certains de leur membre de se poser la question libératrice : s’ils n’ont rien à se reprocher, pourquoi changent-ils de visage ?

On évitera cependant de donner pour solution miracle la médiatisation du problème. Dans celui-ci comme dans d’autres, la surmédiatisation aboutit à la banalisation, à des idées confuses et à une image stéréotypée, alors même que les sectes sont en perpétuelle évolution. L’action sur le terrain, après mûre réflexion, sera donc inévitable.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Aux dernières nouvelles
 
 

Les médias nous assènent de mauvaises nouvelles, mois après mois, si bien qu’on a l’impression que cette fin de siècle – ou de millénaire - est particulièrement terrible : la crise économique, la surenchère nucléaire de l’Inde et du Pakistan, l’affaire de la paillote, le stress, le Kosovo, les licenciements en masse ou restructurations, les SF, les nouvelles maladies, les assassinats en Algérie, la pollution, la violence dans les lycées, les famines, la crise russe, le sida, le déforestation de la forêt amazonienne, les guerres, le Bug de l’an 2000, la surpopulation, les gaz à effets de serre, la remise en cause du système des retraites, la pédophilie, les attentats, le Crédit Lyonnais, la crise asiatique, le dopage des cyclistes, la vache folle, l’Irak, les espèces en voie de disparition, la montée du racisme, les attentats terroristes en Corse, le déficit de la sécu, la crise de la retraite, le déficit budgétaire de l’Etat, les escroqueries, l’augmentation des impôts, les pots-de-vin, l’argent gaspillé, les pirates informatiques…

Si on se place au-delà du catastrophisme, on observe une accélération apparente mais aussi réelle de toutes les données du monde moderne. L’homme, pourtant, ne pense pas plus vite, ne parle pas plus vite et ne vit pas plus vite - même s’il lui arrive d’être un peu pressé. Il ne peut pas non plus gérer une masse d’informations en croissance exponentielle : ou bien il finit par reléguer le travail de la critique à des médias particuliers (chaîne TV, station radio ou magazine favori), ou bien il abandonne la recherche de l’information totale ou véritable et il se contente d’une information parcellaire, subjective, voire même il s’en passe – en désespoir de cause. Quand on parle de l’ère de l’information, cela signifie aussi que ceux qui arrivent à suivre plus ou moins l’ensemble des données qui lui parviennent, à les suivre intellectuellement (les comprendre, s’en souvenir) et affectivement (réagir, réfléchir), ceux-là sont qui sont dans l’ère du temps. On les entend même parfois se plaindre de n’avoir pas été suffisamment été informé sur un sujet : ce n’est pas, si on veut être objectif, dû à une volonté effective de sous-information, mais à l’effet qu’engendre la surinformation sur d’autres nouvelles moins importantes. L’important est noyé dans l’insignifiant, l’auditeur ou le téléspectateur est partout pris à partout, dans le spectaculaire, le sensationnel, l’original ou le scandaleux. Il a l’impression que l’information importante est portée manquante, mais en réalité elle lui échappe, si bien que la totalité du monde informatif apparaît comme une gigantesque illusion. Aux Etats-Unis, on interprète celle-ci par un autre mirage : on parle de complot, en particulier gouvernemental : " on nous cache quelque chose ", " on ne nous dit pas tout ", par exemple sur : l’assassinat de Kennedy, Roswell et la zone 51, les marines morts au combat, les essais médicaux sur les soldats envoyés en Irak, les mœurs inavouables du président (ou comme passe de la vie privée ou une affaire d’Etat), l’homosexualité de célébrités, les effets secondaires des produits chimiques contenus dans la nourriture de supermarché…

Ce non-sens aboutit chez certains à l’abandon d’une perception globale de la réalité, perçue comme " vraie " car objective, pour se contenter d’une perception parcellaire de celle-ci, perçue comme " fausse " car subjective. Ces individus ne sont plus dans l’ère de l’information, ils ne sont donc plus dans l’ère du temps. Mais on ne peut pas se contenter de n’être rien : il faut donc devenir extrémisme, conservateur, fanatique ou… membre de secte. La secte, en effet, apporte une réponse, qui, comme eux, se veut hors du temps. La secte contient un secte, un message, bref une information qui survole l’époque, d’hier à demain. Ses membres n’ont donc plus besoin d’information du tout : ils savent qu’ils ont de toutes la plus importante et que celle-ci sera toujours valable. Il devient alors aisé voire logique pour les sectes de couper ses membres de toute autre source d’information que ses propres médias : ses revues, ses livres, ses vidéos, ses radios et parfois ses chaînes TV.

Dans certains circonstances particulières, c’est-à-dire " importantes ", les sectes se mêlent de l’actualité. Leur message tend alors à coïncider avec un événement politique, militaire (guerre), économique (crise), social (révolte) médical (le sida), astronomique (passage d’un comète, éclipse solaire), archéologique (découverte réelle ou mythe de l’Atlantide) ou autre, de telle manière que ce dernier événement confirme le message. Le dogme religieux ne peut pas se passer de la réalité pour avoir un sens : il faut qu’il soit historique tout d’abord, avec un fondateur et sa légende, puis psychologique, puisqu’il doit expliquer parfaitement l’être humain, la cause de ses malheurs, le chemin de son bonheur, et enfin social, puisqu’une religion fonctionne dans un système communautaire, avec tous ses codes, ses habits, ses fétiches, ses lieux de pèlerinage, sa hiérarchie, ses modes de reconnaissance…

Nous en avons eu un exemple récemment, rapporté par le Courrier International (n°445 du 12 au 19 mai 1999), avec la secte de Falun Gong, littéralement " l’art de la roue de la loi " :

" A l’approche du dixième anniversaire des événements de la place Tian’anmen, les autorités redoutent des troubles politiques. Mais ce sont les membres d’une secte qui, de façon totalement inattendue, ont manifesté en masse à Pékin le 25 avril dernier. ".

 

Les informations qui suivent proviennent du Chungkuo Shihpao de Taipei (He pin) :

" Les adeptes du Falun Gong appellent Li Hongzhi " Maître ". L’adoration de ses disciples frôlant la folie, les pressions des autorités chinoises l’auraient contraint à disparaître de la circulation, puis finalement à s’enfuir avec son épouse aux Etats-Unis. Mais, selon un certain Chen, adepte new-yorkais de la secte, si Li Hongzhi a demandé un permis de résidence aux Etats-Unis, c’est parce que la secte du Falun Gong, qui se trouve désormais dans le collimateur des autorités chinoises, avait besoin d’être développé à l’étranger. Actuellement, on peut rencontrer ses adeptes dans plus de vingt villes américaines. L’Australie, le Canada et l’Autriche comptent également des disciples faisant du prosélytisme. ".

 

Les sectes qui recherchent à accélérer leur extension se doivent de s’impliquer dans la guerre de l’information. C’est le principe de la publicité : sur 100 personnes qui entendent vanter un produit, une seule sera intéressée, et une sur 1000 l’achètera effectivement. Mais sur plusieurs millions…

Le rôle de cette manifestation est maintenant établi, mais elle s’est produite à un moment très particulier du calendrier et de l’histoire chinoise. Courrier International en explique le contexte :

" (…) Ni banderoles, ni mots d’ordre, une manifestation silencieuse qui a duré treize heures.

" (…) Bien que pacifique, la manifestation a été organisée par les adeptes de Falun Gong a alarmé les autorités chinoises. L’histoire de la Chine regorge d’épisodes célèbres où les sectes religieuses ont menacé le pouvoir. L’idéologie communiste a longtemps justifié la répression des pratiques religieuses, considérées comme des superstitions contre-révolutionnaires. La Chine a cependant connu, au cours des vingt dernières années, une libéralisation notable dans ce domaine : les temples et les églises, progressivement rouverts, ont fait recette, surtout chez les jeunes. Pékin pensait s’être prémuni contre l’apparition de forces de mobilisation spontanée grâce à un système d’affiliation obligatoire des différentes Eglises à un organisme officiel. L’existence des " sectes " protestantes ou catholiques clandestines, malgré une répression permanente, témoigne cependant d’une résistance importante à ce contrôle.

" D’autre part, cette manifestation ne pouvait tomber à plus mauvais moment pour les autorités chinoises – à la veille du 10ème anniversaire de la répression du mouvement prodémocratique de Tian’anmen, le 4 juin prochain. Sans compter le 80ème anniversaire du Mouvement du 4 mai ; le 4 mai 1919, des étudiants de l’université de Pékin manifestaient contre le traité de Versailles, qui attribuait la province de Shandong (au nord-est de la Chine) au Japon. La motivation nationaliste s’accompagnait d’une vague de fond en faveur d’un changement culturel radical. Monsieur Science et Madame Démocratie étaient convoqués pour présider à la modernisation de la pensée comme du régime.

" L’organe du Parti communiste chinois n’a pas a manqué, le 4 mai 1999, de souligner l’importance de la poursuite de la lutte des aînés contre les superstitions. C’est d’ailleurs la parution d’un article de presse présentant le Falun Gong comme un culte superstitieux et antiscientifique qui est l’origine de la manifestation du 25 avril. Mais le Renmin Ribao signalait également la parution d’un livre sur les bases scientifiques de l’acupuncture – manière d’indiquer que la tradition chinoise n’est pas en cause. ".
 
 

 

On remarquera au passage le rôle de la science : reprise par le système politique, elle s’oppose à la religion ; il ne s’agit donc plus d’une image statutaire de la science (à la fois méthode et savoir, c’est-à-dire moyen de savoir), mais d’une image " active ", d’un principe en fait, peut-être même plus actif aux niveau des idées que la science ne l’est au niveau de la connaissance – car elle est devenue aujourd’hui très " technique ". Cette " reprise " de la science à des fins politiques – et utopique - frise le syncrétisme. Le pas, cependant, n’est pas entièrement franchi : il ne s’agit pas, en effet, de prendre parti (pour quelque chose, et donc contre autre chose), mais au contraire de maintenir un équilibresocial (qui a tendance à se déséquilibrer).

" Les autorités cherchent à maintenir un équilibre délicat. Elles ont condamné la manifestation de Falun Gong, qualifiée d’erreur, mais pas la pratique du qigong. Si la secte dérange, c’est en tant que force de mobilisation sociale.

" (…) Les adeptes de Falun Gong pratiquent entre autres le qigong, discipline de maîtrise du souffle fondée sur des techniques anciennes taoïstes et médicales. Les exercices respiratoires et de méditation sont censés maintenir ou rétablir la circulation harmonieuse du souffle vital. Le qigong est enseigné dans les Instituts de médecine traditionnelle. Il est pratiqué de manière populaire au même titre que le tai-chi-chuan. ".
 
 

 

Il est " amusant " de constater combien la politique du PCC tend à appliquer les principes du qigong : maintenir ou rétablir l’équilibre afin d’obtenir une société harmonieuse, efficace et disciplinée. Pas étonnant, dès lors, qu’elle ne condamne pas cette technique, mais étonnant, cependant, parce que cette technique est aussi celle de Falun Gong. Leur principe étant identique, comment lui est-il possible de condamner la secte ? Les membres du Parti sont-ils - d’anciens - membres de Falun Gong ? Toute l’ambiguïté provient de là : la secte ressemble trop au PCC. Comment s’en prendre à un autre soi-même ? A moins d’être dans un esprit de concurrence ; mais cet esprit n’est pas celui de l’équilibre

Mais revenons au rapport qui nous intéresse, entre syncrétisme et actualité :

" En 1972, le troisième maître de Li Hongzhi, un maître de la Grande Voie, arriva en provenance de mont Changbai ; son nom de religion était Fils de la Vraie Voie, Zhen Dao zi. Contrairement aux deux maîtres précédents, ce maître-là ne portait pas la robe taoïste et avait l’apparence de Monsieur Tout-le-monde. (…) Il axait son enseignement du kung-fu sur le perfectionnement intérieur. En 1974, il partit, laissant la place à une femme bouddhiste qui transmit au jeune homme les principes et la doctrine du kung-fu bouddhique. (…).

" Dans plusieurs déclarations, Li Hongzhi a affirmé détenir une autorité spirituelle supérieure à celle de Jésus, de Mahomet ou du bouddha Sâkyamuni, et il dit avoir été envoyé par Dieu en ce monde pour sauver le peuple des vivants. Il prétend que Falun Gong permet de soigner toutes sortes de maladies et qu’il peut nous débarasser de l’homosexualité, de la drogue et du rock and roll – entre autres choses décadentes qui font souffrir l’espèce humaine à la fois dans sa chair et sans son âme.

" Bien-sûr, de telles affirmations laissent sceptiques pas mal de gens, et d’autres vont jusqu’à reprocher à Falun Gong d’être une " secte perverse ". Le problème est que tout reportage mettant en cause le Falun Gong risque de déclencher très vite une riposte. Par le passé, plusieurs démonstrations de force ont conduit de nombreux médias de Chine à battre en retraite, à tel point que les autorités du PCC en sont réduites à garder le secret sur la nature réelle de Falun Gong. ".
 
 

 

Si le dogme des sectes trouvent sa pertinence dans certaines tendances actuelles, très médiatisés, tels que les maladies, l’homosexualité et le rock and roll (chez nous, ce serait plutôt la techno et les rave-party), il se retrouve dépendant de l’actualité : il doit donc intervenir au niveau de la censure, comme ici, et/ou de la fausse information (c’est-à-dire participer de la surinformation), par des interventions télévisées, telle que cette manifestation, en se présentant aux élections (c’est arrivé en France il y a quelques années) ou en gagnant certains procès (pour avoir le titre d’Eglise par exemple). De fait, la secte devient célèbre (un temps), sinon connue (tout le temps). Encore une marque d’un vaste symptôme sectaire : l’attention qu’elles portent à leur image – car elles n’ont que ça.

" La secte du Falun Gong s’est développée avec une rapidité surprenante, souligne le Chungkuo Shihpao. Près de 1 chinois sur 12, ou 1 sur 24, selon les chiffres que l’on retient, serait un adepte. Cela veut dire que tout membre du Parti communiste, tout cadre de haut rang, tout policier, tout soldat, peut avoir un parent ou un ami appartenant à cette secte. C’est pourquoi Pékin a réagi avec beaucoup de précautions. N’ayant aucune forme d’organisation, selon la volonté de Li Hongzhi, ni liste d’adhérent, ni compte en banque, ni siège, elle repose essentiellement sur le bouche-à-oreille et les réseaux personnels. Leur efficacité est plus grande que celle des organisations sociales. D’autant plus que les autorités ne peuvent s’en prendre à quiconque.

" Au moment de sa création, une demande d’enregistrement en bonne et due forme, sous les auspices de la Société de recherche sur le qigong, a été déposée. Mais aucune des pièces requises n’était disponible : adresse, nom du responsable, origine des fonds, liste des adhérents… La demande ne put donc aboutir.

" Dès 1995, le Falun Gong fit l’objet de commentaires désobligeants dans la presse officielle, qui la qualifia de " secte perverse ", et fut interdite dans certaines localités. Quant aux autorités bouddhistes, bien que Li réfute dans ses textes avoir une quelconque relation avec cette religion, elles prennent la peine de le rejeter comme extérieur au bouddhisme.

" Quoiqu’il en soit, la secte a des effets positifs indéniables, estime le quotidien taïwanais – la secte a aussi ses adeptes à Taïwan. Trois mille adeptes réunis récemment sur une place publique de Shenzhen ont laissé l’endroit impeccable, ce qui, dans la période troublée par le matérialisme et le crime sur le continent, est bien rare. Si 100 millions de Chinois ont rejoint la secte, ce n’est peut-être pas seulement pour combler le vide de croyance que connaît le continent, ni par hasard. ".
 
 

 

Alors, secte ou religion ? L’absence d’organisation semble plutôt étonnant pour une secte (pas de compte en banque !), à moins qu’elle soit bien cachée (en Suisse ?). En tout cas, si cette religion est une secte (!), admettons qu’il existe beaucoup d’éléments favorables à l’émergence d’une religion nouvelle dans cette période troublée par le matérialisme et le crime, démotivée par le vide de croyance. Ajoutons que la double répétition du mot " continent " tend à concentrer ce phénomène dans un seule environnement culturel, alors qu’il n’y pas là d’exception culturelle mais un contexte mondiale, de plus en plus mondiale, dont beaucoup semblent ignorer la cause…

Les sectes se placent à l’intérieur de ce contexte. Même dans les pays qui ne sont pas touché par les adventistes, les millénaristes et les faux prophètes, parce qu’ils n’ont ni le même calendrier, ni la même culture, il y a perception de ces bouleversements. C’est parce que la mondialisation économique a des effets culturels que les sectes du monde entier peuvent aujourd’hui fonctionner sur les mêmes bases, utiliser les mêmes méthodes et suivre la même évolution. Non seulement ces bouleversements ont des effets négatifs, mais ils vont de plus en plus vite, ce qui les rend difficile à suivre, et ils tendent à uniformiser le particulier dans la masse. De fait, ils engendrent une contre-réaction logique (en sciences sociales, toute création porte le germe de sa destruction) de pensée anticapitaliste ou antigouvernementale (il faut bien un coupable), de conservatisme ou de fanatisme (ça peut aller ensemble), de respect de la différence, de tolérance, de retour à la nature, d’écologie, de recherche de ses racines, de réapprentissage des langues régionales, de " retour aux sources ", de " retour du religieux ", de syncrétismes… Les sectes font partie de ce contre-mouvement - peut-être un futur mouvement - , elles en profitent (dans tous les sens du terme) et surtout, elles s’y cachent. Parce que la différence et l’originalité priment, alors elles se veulent véritables, originelles, uniques, etc., elles trouvent les sources de leur dogme dans la culture traditionnelle ou dans les idées " branchées ", elles deviennent différentes d’apparence, mais le fond dogmatique reste identique, tout comme leur mode de recrutement, leur but véritable, les causes de leur existence et de leur prolifération. Nous sommes, comme disait Voltaire, dans une société de paraître : il paraît donc utile, voire nécessaire, ne plus, de ne pas se fier aux apparences. Elles ne peuvent plus être que trompeuses.

Même réflexion au niveau des informations qui nous parviennent. Y compris celles que vous venez de lire…
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Qu’est-ce qu’une secte finalement ? Est-elle fondamentalement différente d’une religion ? Nous devions répondre à cette question en début de partie. Nous en étions encore incapable. La multiplication des exemples a-t-elle permis d’avancer sur ce point ? On sait que les sectes ne prennent pas toujours l’apparence d’une religion, qu’elles en gardent cependant la structure, et que leurs dogmes servent d’une part à amener leur victime à la dépendance psychologique, d’autre part à cacher cette entreprise de manipulations. Elles semblent utiliser à d’autres fins des idées et des réflexions métaphysiques. Souvent choisies de manière syncrétique, elles sont réinterprétées par la secte. Dans ce domaine, elles ont toute liberté, puisqu’il n’existe pas de preuve métaphysique (par définition : au-delà de la physique) et encore moins de repère fiable qui permettrait de dire qu’untel détient la vérité et qu’untel ne la détient pas. La religion est basée sur la foi, c’est-à-dire la croyance au sens étymologique, croyance non seulement en Dieu, par exemple, mais croyance dans une doctrine, croyance dans un texte sacré, croyance dans les dires d’un prêtre, croyance en la bonne foi de celui-ci ; les religions peuvent donc donner naissance à des sectes ou à des comportements sectaires. On remarquera cependant que les religions institutionnalise la foi, qu’elles tendent à la faire partager, qu’une secte ne fonctionne et n’a de but que par cette organisation qui lui permet de multiplier son influence et ses entrées d’argent : on aboutit à la conclusion que plus le groupement religieux est vaste, complexe, hiérarchisé, plus il risque d’être ou de devenir une secte. La difficulté consiste donc à remonter aux sources des nombreuses filières des sectes, afin de déterminer la taille de l’organisation et donc son niveau de dangerosité.

Une secte, ce serait donc :

" Une communauté à fonctionnement religieux, à but strictement économique et aux effets psychologiques, sociaux et parfois corporels destructeurs. A ne pas confondre avec les nouveaux mouvements religieux, par définition simples, minoritaires et sans hiérarchie (autrement dit mal organisés), ni avec les religions instituées, qui ne sont pas nées organisées (complexes, puissantes, hiérarchisées) mais sont l’aboutissement d’une évolution. ".

 

Que dire, cependant, dans le cas de l’International Coach Federation, secte ou pas secte ? L’ICF propose le service d’un " entraîneur ", sensé remotiver son client (un cadre supérieur), au prix de 200 dollars (1 200 FF.) par mois en moyenne. Le but est nettement lucratif, et la méthode permet de créer une intimité avec son client, suffisante pour créer la dépendance. Celui-ci est valorisé, on le pousse à agir, on le surveille, semaine après semaine, il devient le centre de toutes les attentions, mais le personal coatch n’est en rien obligé d’avoir travaillé précédemment dans le domaine de la santé mentale. Ils sont peut-être 20% à avoir été psychothérapeutes, mais l’ICF, le Training Institute et la Coatch University ne pensent qu’à doubler leurs effectifs chaque année. L’Association américaine de psychologie s’inquiète de ce développement de ces entreprises sans statut, sans base médicale, mais dont les salaires attirent de plus en plus de monde – de tout horizon. Ce sont presque les mêmes caractéristiques que les sectes, si ce n’est l’aspect religieux. Doit-on alors parler d’une secte sans religion, ou d’une escroquerie avec religion ?

Comment parler, dans ce cas, d’une secte où il n’est pas question d’argent ? Souvenons-nous : quand la comète Hall-Bopp est passée dans notre ciel en janvier 1998, les membres d’une secte et son fondateur se sont suicidés dans l’espérance que " leurs âmes rejoignent les extra-terrestres dont le vaisseau était caché dans la queue de la comète ". Le fondateur ne faisait pas ça pour l’argent, mais parce qu’il y croyait. C’était un fou qui avait su communiquer sa folie à d’autres. Le but strictement économique ne tient plus, même si les effets pervers subsistent, les effets psychologiques, sociaux et parfois corporels destructeurs. Cette secte était dangereuse, certes, et même mortellement dangereuse, mais à portée plus limitée que les sectes économiques dont le but est justement la croissance, et même la croissance à tout prix. Les conséquences du dogme sur la (sur)vie de ses membres doivent donc primer, et sur le contenu du dogme, et sur la bonne foi de ses " prêtres ".

Mais n’est-ce pas atteindre à la qualité de vie ou à la liberté de choisir que de prôner la pauvreté, la chasteté, le jeûne, le voile, l’excision, le mariage ainsi que la non-violence même en cas de légitime défense ? Certains privations sont entrées dans les mœurs ; elles peuvent être un élément d’estime dans certaines cultures ; que dire de celles que nous ne tolérons pas dans la nôtre ? Même le tabou de la mort a parfois été transgressé de manière légale : dans les guerres, il est accepté que des soldats meurent (on préfère dire : se sacrifient à la cause) ; dans les sociétés cannibales, les morts ou les criminels pouvaient être mangés ; et chez les Mayas, le sacrifice humain était une condition à la survie du Soleil, donc du monde. Cela appelle à une réflexion plus large sur la culture et sur la valeur de notre jugement. Pour l’instant, on se contentera de rappeler que dans un Etat de droit, certains lois doivent être respectées par tous les individus, et que les communautés sont sensés avoir acceptées ces règles. C’est un peu ségrégationniste, mais ça tient la route.

Que dire, surtout, dans le cas des Mormons ou Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers jours ? Ils ressemblent à une religion, viable et respectable, seulement ils ont dernièrement défrayés la chronique aux Etats-Unis pour viols et assimilés . S’agissait d’une déviance sectaire ou d’un comportement sectaire ? Dans le premier cas, il s’agit d’une erreur ; dans l’autre, il s’agit d’une secte. Seule une enquête devrait, a priori, le révéler. Il est en effet difficile de se prononcer sur un système qui a permis de tels crimes quand ce système englobe plusieurs villages (villes, régions ?). Cela amène aux nécessités d’une ou plusieurs enquêtes, bref à l’action de la justice, ou plus généralement, au rôle de l’administration dans les gestion de ce phénomène.

La dernière enquête officielle à grande ampleur est celle du rapport parlementaire sur Les sectes en France (Editions Patrick Banon, Opinions publiques, 1996). Elle conclue notamment :

" De fait, [le phénomène sectaire] est étroitement lié aux grand problèmes qui se posent aux sociétés actuelles, qu’il s’agisse du déclin des religions traditionnelles, de la mutation des structures familiales, de la remise en cause des valeurs morales, de la place du politique ou de la crise économique et sociale. Il en est même, d’une certaine façon, le reflet.

" Si sa diversité et sa complexité empêchent de rendre compte avec précision de son évolution quantitative et qualitative, les recherches effectuées montrent qu’il s’est amplifié au cours de la dernière décennie en France et à l’étranger. Et ce, tant en nombre d’organismes que d’adeptes et de sympathisants. En même temps, il présent des formes plus variées, il met en œuvre des techniques plus sophistiquées et dispose de moyens financiers accrus.

" (…) Votre Commission estime donc indispensable de réagir. Cela étant, il lui est apparu que la meilleure façon de riposter au développement des sectes dangereuses n’est sûrement pas la plus spectaculaire, sous la forme d’une législation anti-sectes que l’ampleur de notre arsenal juridique ne rend pas nécessaire et qui risquent d’être utilisée un jour dans un esprit de restriction de la liberté de pensée. L’essentiel, selon elle, est bien d’utiliser pleinement les dispositions existantes, leur application systématique et rigoureuse devant permettre de lutter efficacement contre les dérives sectaires. "
 
 

 

D’autres impératifs viennent compléter l’aspect judiciaire : la prévention par l’information, la réinsertion sociale des anciennes victimes, et, j’ajouterais, une étude sur les phénomènes de manipulation mentale à grande ampleur (à situer entre l’escroquerie et le système totalitaire), plus approfondie encore que dans ce présent travail. Le citoyen deviendrait effectivement plus libre et égal en droits s’il connaissait l’importance des influences sociales et psychologiques que font de lui ce qu’il est – et donc aussi : ce qui font des autres ce qu’ils sont (dans le respect de la différence).

" Cela dit, il faut être lucide : les mesures proposées ici ne suffiront probablement pas à elles seules à faire disparaître ces dangers. Reflet des difficultés du monde actuel, symptôme d’un profond malaise social, image d’une crise morale autant que civique, le phénomène sectaire appelle aussi, en effet, une réponse globale à l’ensemble des grands problèmes de l’époque contemporaine ".